Marqué : Journalisme

Blasphèmer pour défendre le dieu

Charlie Hebdo continue d’être lui-même, mais depuis que des tueurs ont décimé son équipe de journalistes, on remarque une volonté chez un certain secteur de l’humanité de faire le procès du journal. Comme si la question est toujours à régler à savoir si la tuerie de janvier 2015 était justifiée. Comme si la liberté d’expression était réservée à nos amis.

Dans l’état du monde, Charlie Hebdo n’est pas pour tout le monde. Sauf si tu y mets l’effort ou t’es habitué à la satire militante. Mais nous, en raison de l’industrialisation de notre humour et de notre culture, on est plutôt habitué à l’humour au degré 0, et inhabitué aux discussions des idées. Donc face à la tradition satirique européenne, on vire su’l’top comme dit Hilaire.

Entourée de tes amis les plus proches, qui connaissent tes valeurs et interprètent tes commentaires et tes exagérations avec l’avantage de ce contexte, tu dis des choses que des étrangers pourraient bien comprendre de travers.

De même que pour comprendre Charlie Hebdo, il faut l’avoir lu, pas seulement regarder les dessins, hors contexte.

Mais voici quand même :

Dans le Charlie Hebdo de cette semaine, une caricature, d’un genre assez fréquent dans ce journal, fait réagir certains. Le genre en question : une idée qui coupe le souffle, qui horripile même, mais, qui, une fois que tu y penses, ne fait que te mettre devant toi-même, ou d’exposer une réalité sociale de façon crue pour mieux la dénoncer. Le blasphème pour défendre le dieu.

La caricature en question* demande ce que serait devenu le petit Aylan s’il avait grandi, cet enfant réfugié mort sur une plage dont la photo a fait « découvrir » la crise des réfugiés. Le dessin répond « Tripoteur de fesses en Allemagne », faisant référence aux agressions de masse ayant eu lieu à Cologne la veille du Jour de l’an.

C’est dérangeant qu’on se sert de cet enfant, bien qu’il est vrai que le monde s’est servi de l’image de cet enfant au point qu’il est un personnage public, et que dire du fait que d’autres photos d’enfant mort ou souffrant n’ont pas l’effet Aylan et des réfugiés de d’autres coins ne valent pas les réfugiés syriens.

C’est provocant qu’on peint ce réfugié « bon » de la même brosse qu’on se sert pour peindre les réfugiés « mauvais », bien qu’il faut dire que c’est ce que font les bigots et xénophobes, non ? Il y en a pour suggérer que tous les croyants de telle religion ou tous ceux de telle origine sont terroriste/violeur/etc.

Eh bien voilà. C’est ce que la caricature me dit : qu’il est ridicule de peindre un groupe ou un individu de cette façon.

Nous aurions intérêt à encourager bien d’autres critiques et questionnements de nos attitudes au sujet des réfugiés. On n’a pas besoin d’être Charlie pour voir que nous ne pensons pas très claire au sujet des réfugiés, de l’immigration et des droits.

 

*Un de plusieurs dessins sous l’en-tête ‘La France, c’est pas c’qu’on dit’.

 

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A vulgar, ferocious and true ally

I am perplexed, confused and a bit obsessed by the reaction of some to Charlie Hebdo. Like one is perplexed, stunned even, when two of your best friends don’t like each other. How could that be? What is going on? WTF?

I have theories about those who like to say that Charlie Hebdo is racist or who cannot support its brand of expression. Not all of them are based on the fact that these people are mostly Anglophones, and some non-French-readers at that.

Yesterday, I was finishing reading the Charlie Hebdo of April 22, still buoyed by my having been able to find a copy while travelling, and excited by some of the ideas in the texts and cartoons that as always stand against the right things with unlimited outrage. I was thinking of tweeting a few of the ideas but then I find that in the last hour certain people, almost all Anglophones, are reacting on the Internet to what they seem to have agreed to pretend is a cartoon from the latest Charlie Hebdo. Except it’s not in there, I just finished reading it. The fact that the rumour is false does not stop anyone, even journalists, from denouncing and retweeting, some finding justification for the assassination of Charlie Hebdo workers last January. The cartoon was not published in CH but it could have been, it was that type. But I noted the bullying behaviour. Among cartoons that were in the latest CH on the same topic: the cover depicts the leader of the right-wing racist party Marine Le Pen as the ship figurehead on the Titanic, singing that tiresome song from the movie, with African immigrants on the boat yelling “shut up”, and with the title « A Titanic a week ». Other cartoons on the subject of the African immigration tragedies showed piranhas complaining that they cannot be expected to take in all of the world’s poor, and one showed Europe handing a child’s ducky ring buoy to an immigrant.

And this is the type of cartoon that some call racist?! Consider the message, ask with whom sympathy lies, consider that leaders and indifference are being accused and shamed.

Those are the cartoons. The texts in Charlie Hebdo leave no doubt for whom or what they have contempt, and what they are advocating.

Yes, Charlie Hebdo is like that friend who is a bit juvenile and sometimes over the top in their righteous reaction to injustice, who uses absurdity to fight absurd situations. They are a vulgar, ferocious and true ally. And what? The only approved allies are those exactly like us? The only tolerable support for our ideals are those expressed exactly as we express them, in a tea room with pinkies raised?

A few hours later, I hear the news that a handful of authors are not in agreement with PEN United States, the association fighting for freedom of expression, giving an award to Charlie Hebdo. They are just a handful and 800 others are attending the gala, but still, how can one live by the pen and support censure?

I feel that this issue is telling, that it’s at the heart of something important. Otherwise sensible, educated people, writers even – France Daigle, Michael Ondaatje… – refuse to support Charlie Hebdo, a case of freedom of expression, (and in CH’s case, freedom to mock racists and exploiters). They can’t support CH even when they are of the same opinion? Why, because CH doesn’t denounce politely? Or are they only able to understand a cartoon at the first degree – a good guy, a bad guy and a clear comforting message?

This missing the boat on Charlie Hebdo is sometimes a question of people blindly following others on social media, ganging up on a chosen target, without checking out the facts. Or people with hang-ups about propriety or authority, or France.

I know that anyone who reads Charlie Hebdo can support its existence. And I know few with a negative opinion of it actually read it.

Un allié vulgaire, féroce et juste

Je suis perplexe, déconcertée, un peu obsédée par la réaction de quelques-uns à Charlie Hebdo. Comme on serait perplexe, blessée même, si deux de nos meilleures amies ne s’aimaient pas. Tsé, on se dit, cosse qui se passe, pis WTF ?

Hier, je terminais la lecture du Charlie Hebdo du 22 avril, toujours ravie d’en avoir trouvé une copie et surtout, comme toujours, exaltée suite à la lecture des textes et des caricatures qui défendent la bonne cause avec une indignation sans limite. Je pensais gazouiller au sujet des textes lus donc je me mets sur Internet, et découvre que dans la dernière heure, certains – surtout des anglophones – réagissent à ce qu’ils se sont mis d’accord de prétendre être une caricature dans le dernier Charlie Hebdo. Sauf qu’elle n’y était pas – je finissais de lire le numéro, je sais. Ça ne semble pas déranger que la rumeur est fausse, les dénonciateurs y trouvent presque la justification des meurtres des travaillants de Charlie Hebdo de janvier dernier. La caricature en question n’est pas dans CH, mais elle aurait pu y être – elle est du genre. D’autres avec les mêmes idées y sont : la couverture du numéro que j’avais lu montre une Marine LePen figure de proue sur le Titanic chantant la chanson tannante de ce film, et des immigrants africains, condamnés comme on le sait, qui lui crient « ta gueule », avec l’entête « Un Titanic par semaine ». À l’intérieur, parmi les caricatures sur d’autres sujets, plusieurs portent sur cette immigration damnée, dont une où les piranhas se plaignent qu’ils ne peuvent pas accueillir toute la misère du monde. Un autre montrant l’Europe offrant une bouée de sauvetage d’enfant à un immigrant. Et un autre montrant les immigrants dans un bateau périlleux se disant « Pourvu que le copilote ne soit pas dépressif… »

Ces caricatures seraient racistes, disent certains !?! Non. Quel est le message? La sympathie qu’on éprouve est pour qui? N’est-ce pas qu’on y afflige les dirigeants ?

Pis ça c’est yinque les caricatures. Les textes dans Charlie Hebdo laissent aucun doute qui ils méprisent et pour quoi ils revendiquent.

Oui, Charlie Hebdo est comme ce cher ami, cet allié un peu juvénile qui déborde dans ses injures – qui fait appel à l’absurde lorsque l’injustice dénoncée est absurde. C’est un allié vulgaire, féroce et juste. Et quoi ? Les seuls alliés fréquentables sont nos semblables ? Le seul appui tolérable est celui exprimé à notre façon, dans les salons de thé avec le petit doigt levé ?

Quelques heures plus tard, j’apprends qu’une poignée d’écrivains ne sont pas d’accord avec le prix que va accorder PEN United States, l’association pour la liberté d’expression, à Charlie Hebdo. Ils ne sont qu’une poignée alors que 800 autres vont assister au gala de présentation du prix, mais quand même, je me dis, comment tu peux vivre de ta plume et être pour la censure ?

Je sens que ce qui se passe est révélateur, éloquent, le nœud de quelque chose important.

Des gens sensibles, éduqués, des écrivains mêmes, – France Daigle, Michael Ondaatje… – refusent de se ranger derrière ce cas de droit à la liberté d’expression – c’est Charlie Hebdo donc c’est question du droit de se moquer des racistes, des ripoux, des exploitants des petites gens. Ils ne peuvent pas se ranger derrière Charlie Hebdo, même s’ils sont du même avis général ? Quoi, parce que Charlie Hebdo ne dénonce pas poliment ? Ou est-ce que leur petite tête ne comprend une caricature qu’à son premier degré ? Tsé, le méchant et le bon, et un message clair, non exigeant et réconfortant.

Voir du bon monde être tant à côté de la traque par manque de rigueur, de vision, de responsabilité, ça me fait me demander si je suis aussi aveugle ou fais preuve d’autant de « légèreté » dans ce que je dénonce comme étant raciste, sexiste, exploitatif…

Cette incompréhension de l’intention de Charlie Hebdo, est-ce que ce serait un mécanisme de protection, … mais contre quoi?

Je me calme parce que je sais que celle et celui qui a lu Charlie Hebdo l’appuie. Sont rares celles et ceux qui ont une opinion négative sur Charlie Hebdo et qui l’ont lu.

Y’a une tiare pour vous

Fais quatre colonnes.

Dans une colonne, mets Miss, Ms, Mlle, Mini-Miss, Princesse, Mrs, …
Dans une autre – Teen, Beauty, Charity, Perfect…
Dans une autre – International, America, Galaxy, All-Canadian, …
Et enfin, des localités – Canada, New Brunswick, Maritime, Atlantic, …

Crée-toi un titre en pigeant dans 2 ou plus de ces colonnes et tu peux probablement trouver un concours de beauté pour t’avoir ce titre. Voilà pourquoi, à tout moment donné, une ou plusieurs ‘Miss quelque chose New Brunswick’ (le titre est toujours en anglais) est dans les parages au Nouveau-Brunswick.

Il semble qu’on pourrait toutes être une ‘reine’ de quelque chose.

Dans l’espace d’une semaine ce mois-ci, deux longs articles avec deux Miss Teen quelquechose New Brunswick régnantes dans le seul quotidien acadien. Aucune explication de cette anomalie, de cette prolifération, ou du flair journalistique qui a déterminé que ce pouvait être une nouvelle. On lit que ‘loin d’être un concours de beauté traditionnel’ le concours était ouvert à tous. Euh, si tu es née de sexe féminin, est jeune, paye les frais d’inscription, et, pour la plupart des concours, n’as jamais donné naissance (tu peux peut-être avoir été enceinte…) et n’as jamais été mariée… (les organisateurs pensent ne plus pouvoir spécifier « vierge » comme ces concours spécifiaient y’a pas si longtemps).

Malgré le fait que ces concours bidon sont des créations commerciales inventées ailleurs, que la plupart ont des réputations ‘colorées’, et qu’ils perpétuent les stéréotypes dévastateurs qu’on connaît, quand les médias en parlent, c’est avec respect, comme si ces concours avaient une valeur en soi et une importance pour la collectivité. Ce qui arrive quand le journalisme laisse sa place à la promotion nationaliste ?

J’entends les filles et femmes qui se donnent dans les actions pour changer le monde, actions qui souffrent du peu de couverture journalistique, disputer que si la tiare et l’écharpe attirent les journalistes, elles vont s’en trouver une. Pis elles sont pas malaisées à trouver.

L’industrie de décernement de prix

Il ne doit pas y avoir une entreprise au Nouveau-Brunswick qui n’a pas reçu un prix. C’est une des choses que je radote souvent en lisant les journaux locaux. À tout bout de champ, des prix pour l’entrepreneur de l’année, de la région, du secteur, puis la multitude pour l’entrepreneurE de l’année, de la région, du secteur…, puis ceux du jeune entrepreneur…

Si toi tu me donnes un prix et moi je t’en donne un, on a chacun un prix, pis on paraît tous les deux comme du monde franc et fiable.

Il nous faut peut-être un prix des prix, pour aider le public et les médias à distinguer les prix valides qui ont évalué quelque chose d’important avant d’être attribués, des prix bidons qui ne cherchent qu’à éblouir par de fausses apparences.

Ce qui me fait penser aux concours de beauté, qui ne sont plus ce qu’ils étaient non plus. Non pas que je suis nostalgique, juste surprise qu’ils pouvaient devenir plus honteux encore. Autrefois ces concours étaient des efforts pathétiques de communautés désireuses d’avoir une activité communautaire mais trop paresseuses pour penser pour elles-mêmes. Aujourd’hui la plupart de ces concours organisés localement ont disparus et plusieurs concours de beauté sont des entreprises nationales ou internationales qui exigent que les candidates paient un certain montant. On nous assure que ce sont des programmes de bourses, rien à voir avec la beauté. Des mensonges qui donnent une idée de l’entreprise. Ils ont des candidates, bien que de plus en plus rares. L’administration de certaines de ces entreprises est ce qu’en Acadie on dirait « loosse ». Mais ça n’empêche que la gagnante, si elle est Acadienne par exemple, fera les manchettes de nos médias comme si on avait entendu parler de ce concours, et qu’il y avait quelque chose à se fièrer. Je sais que la faute est au journalisme rah-rah nationaliste, mais ç’a l’effet contraire que de me faire sentir rah-rah.

J’ai été lancée sur cette réflexion par la nouvelle qu’une entreprise du Nouveau-Brunswick qui fabrique un alcool a gagné un prix outre-mer. Elle pourra dorénavant affixer une Médaille d’or à ses bouteilles. Nos médias fêtent cette nouvelle. Lorsqu’on voit un produit avec une Médaille d’or, on pense qu’il y avait un concours avec un gagnant Or et voici le gagnant, comme dans les sports. Ce n’est pas toujours le cas. Voilà la faille que les entreprises de décernement de prix exploitent.