Marqué : Bilinguisme

Pardon si vous n’êtes pas bilingue

Ce texte a été publié en premier par l’Acadie Nouvelle le 9 juillet 2018.

Il y a bien des années, j’ai passé un souper évidemment inoubliable avec une tablée de couples en vacances romantiques. Une soirée pénible, plus jamais répétée. Parmi les conversations subies avec ces couples jeunes, blancs, états-uniens et chrétiens, cette perle de ce couple qui pensait qu’on serait intéressé aux raisons pourquoi leur mariage, vieux d’une poignée d’années, était heureux.

Elle me confie, « Bien sûr, nous avons fait des compromis. Il n’aime pas le porc. Donc, nous n’avons jamais de porc dans la maison. »

Je pense à ce couple, qui avait trouvé leur compromis en compromettant la définition de compromis, lorsque je vois certains « arrangements » qu’on a au Nouveau-Brunswick par rapport à la langue. Lorsque je suis en conversation avec un bureau gouvernemental et on me demande tôt ou tard do you speak english, par exemple. Le mariage néo-brunswickois n’est pas lui non plus à l’étape de l’épanouissement.

J’ai eu dernièrement l’occasion de discuter avec plusieurs anglophones au sujet des langues. L’émotion ambiante à chaque fois: ces personnes auraient préféré être ailleurs. Elles arrivaient pâle, comme un prisonnier à l’échafaud, une enfant au dentiste, un chevreuil dans des phares. Souvent elles exprimaient une détresse d’avoir à parler de ça. Non pas qu’elles appuyaient tous pleinement le bilinguisme ou la dualité.

Ça m’a fait penser ce que, au fond je savais sans y avoir pensé consciemment, que les anglophones un peu ouverts préfèrent ne pas parler de droits linguistiques. Avoir à parler de ça, c’est un échec, c’est l’abysse, c’est la dispute conjugale qu’on voulait éviter.

Le mariage n’est pas facile avec un partenaire comme ça. Mais se pourrait-il que nous autres Acadiens avons peur itou? Ou le même espoir que si on n’en parle pas, ça va s’arranger?  Ce n’est pas la peur bleue de certains anglophones, mais il se peut qu’on ait un problème aussi.

En 2016, la tension linguistique était devenue telle dans les médias anglophones que Brian Gallant a fait quelque chose. Il a donné le même discours sur le vivre-ensemble à Caraquet et à Saint John. Un bon discours qui pourtant a insisté à nombreuses reprises sur un point bizarre.  Il a dit plusieurs fois qu’il comprenait que les anglophones ont de la difficulté. « S’il y a 10 francophones et un anglophone dans un groupe, tout le monde finit par parler anglais… Beaucoup d’anglophones m’ont dit qu’ils trouvent cela frustrant parce qu’ils veulent vraiment pratiquer leur français, mais on ne leur donne pas la chance de le faire. »

Et ensuite, « Je comprends que cela complique pas mal les choses pour les anglophones. C’est beaucoup plus facile pour un francophone entouré d’anglophones d’apprendre une langue seconde. Les anglophones qui veulent vraiment apprendre le français ont souvent peu de chances de s’exercer. Et les francophones bien intentionnés compliquent la situation pour ces anglophones lorsqu’ils ne parlent pas français avec eux. »

Et plus tard, « J’ai vu ce phénomène dans presque tous les cadres sociaux imaginables. Lorsqu’il y a un anglophone dans un groupe de francophones, le groupe parlera anglais. Voilà pourquoi les anglophones qui veulent apprendre le français sont si désespérés, et je cite, pour avoir des institutions « bilingues » où ils peuvent pratiquer le français. »

Il dira aussi, « Je pense aussi que les francophones découragent les autres francophones d’utiliser le français. Tout comme les anglophones se font critiquer pour ne pas parler suffisamment bien en français. Les francophones font la même chose entre eux. »

Il semblerait qu’on ne peut pas bien faire, que c’est notre faute partout. Il semblerait que nous devrions tous devenir des tuteurs de langues, au lieu de revendiquer des services dans notre langue ou des institutions à nous. Il semblerait que le premier ministre a donné la moitié d’un discours.

Qui aurait deviné que le cœur des anglophones souffrait de ne pas pouvoir parler français? Pourtant le discours des anglophones était depuis toujours que le français leur était rentré dans la gorge de force. Il est vrai que récemment j’ai trouvé bizarre l’entêtement de certains de vouloir envoyer leurs enfants à l’école dans les mêmes autobus que les nôtres, mais je ne leur prêtais pas de si nobles intentions. Qu’ils se dotent des moyens qu’il leur faut pour devenir bilingue, pour l’amour. Aurait fallu qu’on leur enseigne comment revendiquer?

Les Acadiens perdent du terrain au Nouveau-Brunswick. C’est évident dans les expériences quotidiennes, dans les statistiques et en politique. L’absence de progrès dans l’obtention du service en français, même pour les éléments de base comme les soins de santé, et l’absence de stratégie pour du progrès. L’incivilité de plus en plus tolérée lorsque ces questions sont soulevées. La baisse récente du pourcentage de Néo-Brunswickois qui utilisent le français comme première langue. Le gouvernement qui refuse ces dernières années de se préoccuper du statut de l’égalité linguistique et du fonctionnement du bilinguisme en s’assurant qu’il respecte ses propres lois linguistiques. La perte de contrôle de certains segments de services tels que les services extra-muraux et les maisons de retraite, en raison de la privatisation. La réticence à prioriser l’égalité linguistique dans la planification des services, de la privatisation et de l’immigration.

Nous ne vivons pas les meilleurs temps politiques du Nouveau-Brunswick. Nous avons traversé des années d’improvisation politique. Les bancs du gouvernement Gallant comptaient la plus forte proportion de francophones de tous les gouvernements et pourtant, en raison de la politique partisane et du manque de courage, de compétence et de vision, c’est le gouvernement qui a le plus nui à la capacité des Acadiens à se développer. L’opposition a été d’une aide précieuse au gouvernement.

Je ne modifierai rien à ce que je fais déjà quand on ne peut pas me servir dans ma langue, quand un apprenant du français devient pénible en conversation, ou quand un politicien veut me culpabiliser pour l’unilinguisme des anglophones. Je modifierai ce que je m’attends de nous, des institutions et événements acadiens et francophones.

Advertisements

Mais que veulent ces anglos ?

Mais que veulent ces associations pour les droits des anglophones ? En cette journée nationale, je partage ce que je comprends de ce qui se passe.  Les anglos qui ragent veulent nous rappeler que:

  • Le fonctionnaire doit primer sur le citoyen – le fonctionnaire a le droit de décider de la langue de service du citoyen. Ceci vaut pour les fonctionnaires anglophones.
  • Le citoyen a le droit de payer ses impôts et se taire. Ceci vaut pour les citoyens francophones. Ah oui, et ces citoyens-là devraient changer de langue lorsque des anglophones arrivent dans la salle
  • L’anglais est plus important que le français. Parce qu’ils sont une majorité, parce qu’il doit y avoir un dominant, parce que les anglais ont gagné la guerre.
  • Le français fait mal aux yeux des anglophones. Chaque enseigne bilingue, chaque dépliant de vente à l’épicerie dans les deux langues, et surtout chaque affiche en français écorche ces anglos. C’est comme ça. Et les francophones semblent insensibles à ce fait.

Une Course d’aveugles

Mon gouvernement nous trouve tanants et veut nous envoyer à une institution. Au moins on nous envoie à Dialogue NB et pas la SPCA. Donc je m’informe quel est ce groupe que je ne connais point, et je vois que ça existe depuis longtemps – who knew? – et que son activité de l’année est une course qui a lieu demain, 14 août 2015.

La Course étoilée pour le dialogue a lieu la nuit sur 5 et 10 km le long des sentiers de Fredericton. On vous invite à venir courir et dialoguer. Avec une lampe et des bâtons lumineux.

Je ne me moque pas. C’est ça que c’est.

Ce serait plus croyable comme embuscade, c’est ma première réaction. Je me raisonne et me dit que c’est peut-être une farce. Tsé, proposons une activité si folle, si peu pertinente au problème énoncé, qu’on ne peut que pouffer de rire, anglo et franco d’une seule voix.

Je ne comprends plus rien. Je sais juste qu’il faut se méfier de gens qui t’attendent au coin de la grange avec un fanal et un bâton.

L’Acadie rétrécit à vue d’œil

Par une journée de gros frette de février 2006, je me suis rendue après l’ouvrage à une conférence à Fredericton par l’historien de Yale University, John Mack Faragher, reconnu « historian of the American Frontier ». Je n’avais pas encore lu son livre alors tout récent, « A Great and Noble Scheme, The Tragic Story of the Expulsion of the Acadians from their American Homeland ».

Quelque temps plus tard, j’ai lu son livre, une lecture ébarouissante.

Je me rappelle comme une plaie les premières minutes de sa conférence. Le monde assemblé ce soir-là était surtout des historiens amateurs et professionnels de Fredericton, Moncton et du Maine, surtout des hommes d’un certain âge. Après les premières minutes de mise en situation par M. Faragher, ces hommes se mouchaient ou avaient les yeux à l’eau. Moi je reprenais mon souffle et avais la gorge trop grosse pour poser mes questions. M. Faragher avait, avec une innocence simple, décrit ce qu’il savait de Pointe Sainte-Anne, ce qui est aujourd’hui Fredericton – que c’était le siège d’échanges entre peuples autochtones depuis temps immémoriaux, que les Acadiens y avaient vécu pendant une centaine d’années avant les troubles, et que très près d’où nous étions, en un même mois de février, en 1759, le colonel britannique Monckton, entre autres, y avait mené un massacre connu pour avoir été particulièrement barbare. 2 000 soldats britanniques montaient la rivière Saint-Jean pour purger les terres. M. Faragher décrit le scalpage de familles acadiennes entières à Pointe Sainte-Anne, le viol de femmes, après avoir amarré l’homme de la maison à une chaise, avant de tuer tout le monde et de mettre le feu. Et pire. Disons que ce n’était pas l’analyse géopolitique sobre d’un incident historique qu’on nous sert souvent.

Récemment, lorsque le maire de Fredericton exprimait à quel point il est exaspéré de voir que les Acadiens sont encore là et prennent de la place, j’ai repensé à cette conférence de M. Faragher. Et au fait que cette « capitale » n’est toujours pas une terre d’accueil. J’en aurais long à dire sur ce Fredericton.

Quelle annus horribilis, par moment, en Acadie jusqu’à date, hein ? Je ne pense pas seulement au maire Brad Woodside et aux organismes anti-francophones qui poussent comme des champignons dans la merde. Je réagis surtout au fait que ces choses peuvent se faire sans qu’une belle masse de politiques ou d’anglophones raisonnables se lèvent, ou lèvent le petit doigt.

Faut-il être malchanceux pour que, juste en même temps, la SANB soit « en réparation ». Et le gouvernement, comptant pour une fois une belle bouillée d’Acadiens, qui semble croire que c’est là la raison même qu’il ne peut pas se permettre de nous défendre.  Peut-être qu’entre-temps la SPCA pourrait nous venir en aide ?

Pis la réponse du gouvernement à la suggestion de la Commissaire aux langues officielles que les plus hauts des hauts fonctionnaires, s’ils sont vraiment les plus brillants, devraient être bilingues. Le gouvernement ne lui a pas même laissé finir sa phrase avant de la dénoncer.

Pis notre journal national, important comme il est quand même, y’a du monde comme moi qui diront qu’ils ont plus d’espace à donner aux concours de beauté bidons qu’à ces enjeux déterminants pour l’Acadie.

L’Acadie rétrécit à vue d’œil.

La seule Acadie qu’il va nous rester bintôt est celle de la musique et des arts, parce que tout le monde, y compris « nos amis les ennemis », nous aime lorsqu’on s’en tient à ça. Ils aiment notre « joie de vivre », qui a plus à voir avec Maurice Chevalier qu’avec nous autres Acadiens, rescalpés malcommodes.

Peut-être qu’il y a moyen de négocier pour que les prix Éloizes ajoutent au moins des catégories « projet de société »? Question de tiendre en vie cette idée folle pour un boute. Tsé, un prix Espoir et un prix Désespoir. Un prix Résistant et un prix Vendu. Un prix Événement Bénaise, et un prix Événement Misère noire.

Cette année je réclame pour moi le prix  « Il pleure dans mon cœur ».

Dites-moi, les ‘professionnels de la santé’ de Télé-soins NB

Mesdames, je viens de composer le 811 de Télé-soins – service téléphonique gratuit, bilingue et confidentiel du gouvernement du N.-B. « où des infirmières immatriculées…  » – parce que je devais trouver où référer quelqu’une qui veut un avortement mais trouve difficile pour l’instant de faire face à la bureaucratie d’un avortement au N.-B.
Je m’identifie et leur présente la situation.
On me dit de dire à ma femme d’aller à son médecin de famille.
Ouain ben, elle est une de celles-là qui n’en ont pas, de pro-choix au moins.
Oh, laissez-moi lire les nouvelles consignes. Bon, voici les numéros où la référer, Madame : 1-866-980-2273. Ou puisque tu es à Fredericton, 459-5901.
Merci.
Je compose.
NB Right to Life. Hello.
Sorry no one speaks French.
Sûrement…, l’autre numéro…
NB Right to Life. Hello
Sorry no one speaks French.
Dites-moi, les ‘professionnels de la santé’ de Télé-soins : si je téléphone avec une question ayant affaire à mon arthrite, vous me donnez le numéro d’un guérisseur religieux ou d’un médecin ?

Une amie vient de me rappeler qu’il y a des centres de santé sexuelle au N.-B. Pourquoi vous ne me référez pas là? Au moins on se serait débarrassé de moi en français.
http://www2.gnb.ca/content/gnb/fr/ministeres/bmhc/maladies_transmissibles/content/centres_de_santesexuelle.html

Si bilingue voulait dire bilingue

J’ai comme l’impression que « bilingue » n’est pas une appellation contrôlée. En tout cas pas au Nouveau-Brunswick.
Je ne suis pas la cour suprême, mais je statue comme simple citoyenne que pour se dire bilingue, la province devrait me permettre de faire affaire avec le gouvernement dans ma langue – au minimum faire des choses comme voter ; parler à l’ambulancier qui répond à mon appel d’urgence ; recevoir des services à l’hôpital.
À ce sujet :
Je n’ai jamais pu voter en français. J’ai 61 ans. C’est sans doute ma faute, j’ai résidé à Fredericton ou dans le mauvais quartier de Moncton. Si jamais je réussis à voter en français, je ne saurai que faire du lendemain du scrutin, jusqu’à date presque toujours dédié à déposer une plainte auprès du bureau responsable – tsé, celui qui te dit c’est ton élu qui décide de l’embauche des employé-e-s des bureaux de scrutin.
Je n’ai jamais eu à appeler l’ambulance mais je lis les plaintes au sujet du manque de service et je lis surtout les doléances de la Commission aux langues officielles, qui nous assure – 45 ans après l’adoption de deux langues officielles au Nouveau-Brunswick pour l’amour – qu’elle a fait part de préoccupations aux dirigeants d’Ambulance NB. Préoccupations. En 2014. Aucun commentaire d’Alward ou des députés acadiens.
Je n’ai jamais eu de services en français à l’hôpital de Fredericton. Jamais. Il y a 13 ans que je demeure à Fredericton.