Le féminisme est militant ou il n’est pas

Je m’intéresse peu aux débats à savoir si quelqu’un-e se désigne ou non comme féministe. (Je précise cependant, les antiféministes ne sont pas fréquentables.)[1]

Un tel débat importe peu parce qu’on n’est pas féministe, on agit féministe. N’est féministe que celle qui fait féministe.

Le but du mouvement féministe n’est pas de vendre des cartes de membre. Certains se diraient-ils féministes en signe de respect pour le mouvement ? C’est bien beau mais si ça ne change rien dans nos actions et notre militance, n’est-ce pas que l’effet sera de dévaloriser le féminisme, pour ne pas dire dévaliser ? Je me proclamerais athlète triathlon si je n’ai pas besoin de m’entraîner…

Il serait tout aussi bizarre de débattre si on se dit « charitable » sans qu’il soit question de notre pratique de la charité. (C’est là que s’arrêtera cette analogie car la charité n’est que palliatif à la misère et aux maux sociaux.[2]  Le féminisme n’a rien à voir avec palliatif.)

Le féminisme est militant par définition. Mais, féminisme oblige, c’est une militance ouverte. Chacune selon ses moyens. Le projet est sociétal et révolutionnaire, mais les combattantes sont, après tout, des engagées volontaires plus ou moins disponibles pour l’action collective, plus ou moins aux prises avec, ou victimes, des systèmes qu’elles voudraient transformer.

Donc, on fait ce qu’on peut. Je milite, tu milites, nous faisons ce que nous pouvons. Tout effort féministe est travail de valeur égale. Il n’y a pas de quartier général, de formation, de cartes de membre ou de contrôle. Il y a des femmes qui réagissent à l’injustice.

La militance féministe, ou, si tu veux, le féminisme, ne naît pas des femmes. Il naît de l’injustice. Sa source est les incidents de négation de l’expérience, de la valeur et des droits des femmes. La militance féministe est une réaction saine, un réflexe naturel de survie. « Mon féminisme est basé sur une histoire vraie ».

Nombre de femmes militent pour plus d’une cause – nos vies sont l’intersectionnalité incarnée -, femmes, races, habileté, sexualités, classe, environnement. Certaines d’elles ne revendiquent pas l’appellation féministe parce qu’elles ont l’impression que le mouvement n’est pas intersectionnel, ou décolonial, ou ouvert. Cela ne change pas le fait qu’elles agissent féministes.

Si une femme est prise dans la misère patriarcale ou humaine, ses actions féministes sont souvent personnelles et pragmatiques, dans son entourage, pour s’affirmer et améliorer son sort et celui de sa famille. Ses efforts visent à exiger respect et justice comme et quand elle peut, afin de ne pas être agressée, congédiée, abaissée. Mais même celles qui vivent les injustices les plus grandes de tout bord ont mené des actions collectives féministes importantes – la création de services, des luttes pour la syndicalisation, des actions directes contre leur oppression.

Si, par contre, une femme a eu de la chance, a été favorisée par la vie – n’a eu que l’oppression de genre, par exemple – ses actions féministes sont souvent sur des dossiers qu’ont en commun la grande majorité des femmes même si ces dossiers ne sont pas les priorités de celles qui n’ont pas eu les mêmes privilèges.

Par exemple, l’équité salariale. La majorité des femmes profiteraient de l’équité salariale, mais on peut comprendre que les femmes autochtones ou racialisées auraient d’autres priorités.

Le contrôle de son corps – donc l’accès à l’avortement – est un droit et une condition incontournable pour l’équité entre les sexes, mais à tout moment donné, ce n’est pas un problème quotidien ou urgent pour bien des femmes.

Il est commun de penser que ce sont ces femmes fortunées, « bourgeoises », qui mènent le mouvement. Admettons qu’elles sont plus aptes à se déclarer féministe et à vous parler des courants et des théories féministes. Mais les actions féministes et le changement sont menés par des femmes de toutes origines, certaines se désignant féministes.

Le sexisme nous a colonisé tous et chacune, et s’en débarrasser exige un travail intérieur d’analyse critique continue, et une militance avisée. Se considérer féministe signifierait qu’on a fait un bout de chemin sur cette route et qu’on est engagée à poursuivre. On peut espérer que les femmes se disent féministes. Mais l’appellation est une question personnelle assez mineure. Ce qui m’importe est de savoir si on va se voir au front.

_________

[1] Ce qui suit sont mes réflexions. Je vous fais grâce des expressions qui le rappelleraient.

[2] Inspiré de ce qu’Albert Prioult écrit au sujet de la charité chrétienne dans son introduction à La Comédie humaine d’Honoré de Balzac, édition de 1947, Fernand Hazan.

 

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