Le mouvement féministe n’est pas une agence de placement

Une version plus longue de ce texte a été publié par le Regroupement féministe du Nouveau-Brunswick le 8 mars 2017

Les femmes n’ont jamais eu autant de savoir et de pouvoir.  Individuellement.

Peut-on en dire autant des femmes comme groupe ?

On se fière avec droit des changements qu’apporte toujours de nos jours le mouvement féministe du siècle dernier. Le niveau d’éducation des femmes aujourd’hui est impressionnant. De même le nombre de femmes qui ont des emplois responsables, certains étant même bien payés, certains même gratifiants. Dans leur vie personnelle et de travail, les femmes ont bien plus d’options qu’il y a 50 ou même 30 ans. Certaines de nous bien plus que d’autres, mais passons.

Individuellement, les progrès sont réels. Mais que dire du projet féministe, du rêve qui a fait entrevoir un monde meilleur. Égalitaire, inclusif, respectueux, épanoui. Le rêve de changer les structures, les motivations mêmes.

C’est ça qui avait fait, du désir simple de liberté, un mouvement révolutionnaire.

On en est toujours et encore à célébrer la première femme à obtenir, à siéger, à diriger, etc. Qui se soucie si elle ne fait qu’accéder à une structure oppressive ? On se préoccupe rarement même de savoir s’il y aura une deuxième femme.

On célèbre et outille la femme entrepreneure bien plus que l’autre 90 pourcent des catégories d’emploi des femmes. Pourquoi ? Qui demande pourquoi ?

Nous devons absolument célébrer lorsqu’une femme réussit, mais le mouvement féministe ne se voulait pas une agence de placement. Où sont les efforts collectifs pour modifier les modèles économiques, de travail, de famille ?

On s’est battu et on a toujours à se battre pour le droit de toute femme qui veut se présenter en politique, même lorsque cette politicienne est du genre Margaret-Thatcher qui n’a pas idée d’avancer le projet féministe. C’était là un volet du mouvement féministe : que les femmes aient droit aux droits de la personne. Bravo.

(La tâche n’est pas si ingrate qu’elle peut paraître. Ces politiciennes qui sont du type que semblent préférer les partis ont l’effet de nous rendre honnêtes : qui peut ensuite dire qu’une femme est meilleure qu’un homme ?)

Mais les autres volets du mouvement – la transformation sociale et  notre décolonisation personnelle et institutionnelle, – étaient ceux qui allaient rendre le monde meilleur pour tous !

Où sont les efforts pour des changements dans les partis politiques et dans la gouvernance permettant une participation comme l’a rêvé le mouvement féministe ? Avons-nous perdu à ce point le désir et l’espoir de changer le monde qu’on ne rêve plus que de nos réalisations personnelles, que de se faire une place dans les structures telles qu’elles sont, que de pouvoir consommer autant que les autres ? Où sont les efforts pour créer des avancées pour toutes ou aucune? Et cette décolonisation, qui n’est qu’entamée tout au plus, doit se faire ; autrement les femmes ne feront que prendre une place dans un monde aussi oppressif que jamais.

De nos jours, on semble vouloir nous dire que la réponse à bien des revendications des femmes est l’autonomisation !, le « self-empowerment » !, le renforcement des capacités personnelles. C’est devenu si populaire qu’on doit questionner à qui ça sert. Ces sessions d’autonomisation si souvent organisées par des gouvernements et des organismes établis, serait-ce afin d’accaparer l’élan des femmes, de se mettre devant la parade pour mieux la rediriger ? À coups de ces sessions, les femmes ont bien reçu le message implicite qu’elles sont fautives : « tout dépend de toi et de ta volonté de corriger ton attitude ». Pourtant une leçon primaire du mouvement féministe était que la société doit cesser de voir les femmes comme des hommes manqués.

Je ne suis aucunement découragée. Les changements des derniers 50 ans ont valu la peine. Nous avons tant de femmes fortes et capables aujourd’hui qu’elles ne peuvent qu’avancer quelques dossiers.

Personne n’avait promis que l’obtention du paradis médité par le mouvement serait rapide, se déroulerait de façon linéaire dans un jardin de rose. La révolutionnaire sait pas que la résistance est aussi forte que les enjeux sont importants. Tout mouvement se heurte à la vie, à la politique, aux courants économiques. Tout pouvoir établi a la tendance de se défendre comme il peut, de répondre surtout aux besoins urgents et ainsi de coopter la première ligne d’attaque.

Je ne suis aucunement découragée parce que je sais que les quelques organismes qui continuent le travail du mouvement entretiennent bien la flamme et que le mouvement sera maintes fois plus redoutable lorsqu’il reprendra ses forces.

Soyez-y. J’y serai.

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