Si l’Acadie était féministe

Un sommaire du discours prononcé à l’Université de Moncton campus de Shippagan, le 20 mars 2015.

Je veux premièrement reconnaître que cette activité a lieu sur le territoire traditionnel des peuples autochtones de la Confédération Wabanaki, qui n’ont pas cédé ce territoire à la Couronne.

Un projet féministe de société est ambitieux, parce qu’il ne s’arrête pas à se comparer aux hommes, ce qui ne serait pas très ambitieux – et je ne me moque pas des hommes – c’est plus vaste que ça. Une société féministe cherche à éliminer toutes formes de dominations et d’inégalités – entre hommes et femmes, entre les femmes, entre les peuples.

Dans une société inspirée du féminisme, il faudrait par exemple une refonte du système économique et politique afin que l’État soutienne les mouvements sociaux qui luttent contre les inégalités.

Si l’Acadie avait été féministe, du débutEh ben, pour l’être, féministe, il aurait fallu que l’Acadie soit très différente de son temps. Pour commencer, aurait fallu qu’elle ne soit pas sous l’emprise de l’Église, ou que l’Église ait été féministe. Parce que le rôle de la femme était limité, pas seulement par les coutumes et les lois, mais il était fixé par les enseignements de l’église.

Il y a quelques années, Josette Brun, historienne et professeure à Université Laval, a publié une étude Vie et mort du couple en Nouvelle-France. Elle a examiné les rôles joués par les hommes et les femmes au sein du couple et ce qui arrive aux veufs et veuves, de 1710 à 1744, à Louisbourg, Port-Royal (et au Québec). Pour un échantillon de 25 couples de Louisbourg, elle a analysé les archives notariées, la correspondance religieuse et administrative, les recensements.

Elle a trouvé qu’une fois mariées, les femmes, n’importe leur rang social ou l’occupation du mari, sont rarement associées à la paperasse signée devant notaire, … sauf lorsqu’il s’agit de signer pour une dette. Lorsqu’il s’agit de la vie professionnelle du mari, presque rien. Presque pas d’hommes à Louisbourg n’ont donné une procuration à leur femme pour les remplacer devant le notaire. L’homme dirige le couple et la famille. Les femmes sont confinées à la vie privée. Il y a des cas exceptionnels, mais la grande majorité des femmes de cette Acadie sont tenues à l’écart des affaires conjugales. Les veuves sont plus affligées que les hommes par «l’image négative associée à la vieillesse». Celles de plus de 40 ans ont plus de difficultés à se remarier et l’église n’encourage pas ces veuves qui dépassent la quarantaine à se remarier – le but du mariage étant de faire des enfants – elles devraient consacrer le reste de leur vie aux bonnes oeuvres. Aussitôt veuve, l’Église leur enlève le droit de succession au « banc d’église ».

Un âge d’or de la condition féminine en Acadie ? Oublie ça. Ni le contexte colonial ou l’avantage démographique n’ont entrainé une redéfinition des rôles…

Je ne connais rien non plus, au 18e siècle ou au jour d’aujourd’hui, qui me laisse croire que l’Acadie a été féministe.

Bien sûr, il y a eu des femmes fortes, féministes, qui ont agi et réagi au nom de l’égalité ou la dignité – l’idée de féminisme n’est pas né hier, ou dans les années 60.

Mais Acadie féministe ? Non :

Les acadiennes n’ont pas eu droit à l’éducation avant les autres femmes, ni même en même temps que les Acadiens. Les sœurs qui ont voulu organiser des collèges pour filles ont rencontré de l’opposition, de leur archevêque et d’ailleurs, à l’occasion.

Lorsque les femmes du Nouveau-Brunswick pétitionnaient et manifestaient pour le droit de vote – sur une période de 50 ans elles l’ont fait -, les Acadiennes n’y étaient presque pas. À part les lettres de Marichette dans l’Évangéline, les Acadiennes étaient absentes du débat des suffragettes.

Sept ans après l’obtention du droit de vote par les femmes du Nouveau-Brunswick, le journal l’Évangéline publie un éditorial en première page : « L’immense majorité des Acadiens verrait sans objection le rappel de la loi qui donne le droit de vote aux femmes. » Treize ans après l’obtention du droit de vote, le journal Le Fermier acadien publie un article demandant aux bonnes Acadiennes de rester au foyer, de ne pas sortir voter…

La « patente » acadienne n’a pas inclus de femmes, n’a pas travaillé pour l’égalité. Nos Chevaliers de Colomb ne sont pas plus féministes, inclusifs, qu’ailleurs.

Nos curriculums scolaires n’ont pas parlé des femmes plus que les autres ; nous n’avons pas un meilleur taux de femmes dans les domaines non traditionnels, au contraire. Notre Université de Moncton a peu de femmes dans les postes de décision, n’offre pas de programme en études féministes, ses instituts et ses professeurs publient très peu des données ou d’études sur des questions d’égalité ou qui font mention de la variable sexe.

Nos municipalités francophones ont moins de mairesses et de conseillères que les autres, n’ont pas plus de politiques familiales ou d’analyse inclusive.

Les Acadiennes élues au provincial sont rares, et l’élection des premières n’a pas lancer une tendance, loin de là.

L’Assemblée législative compte 8 femmes sur 49 députés, soit 16 % de représentation féminine. La moyenne mondiale toutes chambres confondues est de 22 %. Les États arabes (18 %) font meilleure figure que le Nouveau-Brunswick. En 2006, lorsque Liane Roy, alors consultante, a publié une chronique, Pourquoi si peu d’acadiennes en politique?, elle a suggéré qu’on doit regarder l’éducation des enfants et le statut accordé aux femmes. Elle a aussi dit que très peu d’Acadiennes se sentent interpellés par la politique, qu’elles ne sont pas certaines qu’elles seraient entendues et pourraient faire une différence.

Nos médias ne font certainement pas plus de place aux femmes et aux questions féministes que d’autres médias. Aucune femme n’a occupé un poste d’éditorialiste au sein de L’Évangéline, Le Matin, ou l’Acadie Nouvelle.

Marie-Linda Lord s’est penché sur cette question : « Les études sur les femmes en Acadie sont rares. Il n’existe pas de lignée de femmes porte-parole médiatiques en Acadie. » « Véritable archétype des exclus, la Sagouine est une personnification féminine d’une prise de parole acadienne, voire universelle, qui n’était rien de moins qu’un geste d’affirmation qui a réussi à se faire remarquer. Près de 40 ans plus tard, la Sagouine émerveille toujours, et le succès de cette prise de parole par une femme, même fictive, reste inégalé dans la réalité médiatique acadienne. » * http://www.umoncton.ca/umcm-crea/files/umcm-crea/wf/wf/pdf/ournalisme_en_Acadie__un_enjeu_d__mocratique.pdf

Le Regroupement féministe du Nouveau-Brunswick a conclu, dans son Analyse de la représentation des femmes dans l’actualité de la presse écrite provinciale francophone Nouveau-Brunswick, publié en 2011 :

Les femmes sont sous-représentées dans presque tous les sujets d’actualité même dans ceux où elles sont en réalité fortement présentes – santé, éducation, communautaire, arts. Dans les 494 reportages de l’actualité de L’Acadie Nouvelle examinés, les femmes étaient 25% des intervenants. Dans les 185 articles traitant d’enjeux relatifs au gouvernement ou la politique, elles étaient 18% des intervenants. L’examen du cahier provincial de L’Étoile a donné des résultats semblables.

Le Regroupement a conclu que la contribution des femmes dans la société n’est pas reflétée justement et les médias participent à cet état de chose. Le groupe a donc produit une liste d’intervenantes prêtes à prendre la parole et l’a diffusée, offert des ateliers pour aider les femmes à se préparer aux entrevues avec les médias et co-organisé un colloque sur la place de la femme dans les médias, avec l’Association acadienne des journalistes. * https://www.youtube.com/watch?v=k4Pr_h96XUI

Ce mois-ci, le journal l’Étoile a publié un long article* sur ce travail du Regroupement féministe, en anticipation de la publication prochaine par le groupe d’une deuxième analyse de la place des femmes dans les médias acadiens. (* Comment augmenter la visibilité des femmes dans les médias acadiens?, 9 mars 2015, L’Étoile.)

Dans l’article, le président de l’Association acadienne des journalistes (AAJ) confie que le genre n’est pas un facteur considéré par les membres de son association lorsqu’ils cherchent des intervenants : « Une des cibles (du Regroupement) était de travailler avec les journalistes pour qu’ils incluent plus de femmes comme sources dans le contenu médiatique. On a essayé de leur expliquer notre réalité, parce que lorsque nous travaillons sur un sujet, on va chercher l’intervenante ou l’intervenant le plus habilité à nous répondre, la personne qui a l’information … On a dit au Regroupement féministe que c’est important de sensibiliser les organisations afin qu’elles donnent plus de place aux femmes, et de sensibiliser les femmes afin qu’elles prennent plus de place ».

Quant à la liste d’intervenantes potentielles produites par le RFNB, le président dit: «Ç’a été utile à certains de nos membres, mais on revient à la notion du choix de nos sources. Nous ce qu’on veut, c’est un reportage le plus appuyé sur des faits et des témoignages. »

« Les intentions du RFNB étaient intéressantes, mais ce n’est pas le rôle de l’AAJ d’encourager ses membres à favoriser les femmes dans les médias. »

Selon la journaliste, le président de l’AAJ « tient à ce que son association demeure une organisation neutre ne s’associant pas aux enjeux de groupes militants… Il suggère plutôt que les entreprises médiatiques contribuent à ces enjeux en embauchant plus de femmes journalistes. »

Ça rappelle la réponse que reçoivent les femmes lorsque nous revendiquons l’équité salariale : les défenseurs du marché refusent car c’est le marché qui décide – il est parfait et il est neutre.

Disons que ce n’est pas la réaction des journalistes acadiens lorsque, il y a des années, ils trouvaient peu de porte-parole qui pouvaient parler le français. Ils ont su appuyer et revendiquer le changement à ce moment-là …

Marie-Linda Lord a des choses intéressantes sur ce qui « freine l’accès des femmes aux mêmes responsabilités que les hommes dans les médias acadiens » :

« Cette conjoncture médiatique met en question non seulement les pratiques de la parole dans la société acadienne, mais aussi les conditions sociales, historiques et même morales qui empêchent un déploiement démocratique. »

« Le déséquilibre marqué entre les sexes dans les médias acadiens n’attire pas l’attention alors que les revendications pour le respect des droits linguistiques de la minorité francophone sont d’intérêt journalistique presque quotidiennement tant à L’Acadie Nouvelle qu’à Radio-Canada Atlantique. Le silence sur la question de la sous-représentation des femmes dans les premiers rangs des médias acadiens a de quoi étonner pour deux autres raisons d’actualité… (Ces médias) suivent de près l’évolution du dossier de l’équité salariale. L’Acadie Nouvelle s’est prononcée favorablement sur l’atteinte de l’équité salariale… Ensuite, il y a eu dans le cadre des élections municipales de 2008, une campagne gouvernementale dans les médias qui invitait les femmes à se porter candidates afin d’augmenter leur représentation et réduire le déficit démocratique entre les élus masculins et les élues féminines. L’objectif a été atteint puisque le nombre de femmes candidates et élues a augmenté sensiblement. Les médias acadiens ont cependant choisi de mettre l’accent sur le clivage homme / femme qui perdure dans la politique municipale et de le déplorer au nom de démocratie. Or, les médias acadiens n’adoptent pas le même discours critique au sujet des inégalités entre les hommes et les femmes au sein même de leurs institutions alors que l’argument démocratique y serait tout aussi valable. »* http://www.umoncton.ca/umcm-crea/files/umcm-crea/wf/wf/pdf/ournalisme_en_Acadie__un_enjeu_d__mocratique.pdf

« La place accordée aux Acadiennes dans l’histoire écrite de l’Acadie n’est pas plus grande que celle donnée aux femmes dans la plupart des autres pays », comme Jody Dallaire écrivait récemment dans une chronique dans l’Acadie Nouvelle. Élever la prochaine génération ne fait passer personne à l’«histoire». « Il existe les personnages fictifs d’Évangeline et de La Sagouine, mais lorsque les rédacteurs de livres d’histoire dressent les listes de personnes ayant contribué à l’histoire de l’Acadie, ils semblent avoir bien du mal à trouver des femme … »

Le manuel scolaire lancé il y a quelques années, « Histoire des Acadiens et des Acadiennes du Nouveau-Brunswick », fait mieux que bien d’autres à ce chapitre mais même là, le Conseil consultatif sur la condition de la femme avait suggéré aux auteurs des modifications si jamais il y avait une réédition ou la préparation de matériel supplémentaire. Ce n’est pas seulement qu’il y a un manque de femmes mais il ne fait pas mention de l’histoire des femmes : la longue lutte qui se poursuit encore aujourd’hui afin d’obtenir des droits, accès à l’éducation, aux soins de santé, au marché de travail – et la nature collective de cette histoire des femmes. « Si les livres d’histoire acadienne attendent la venue d’héroïnes avant d’inclure une section sur l’histoire des femmes, alors ils n’ont absolument rien compris. » a écrit Jody Dallaire. J’ajouterais aussi qu’on se doit d’enseigner l’importance du mouvement des femmes – selon certains, le mouvement qui aura le plus changé la société au 20e siècle.

Parlons de la violence en Acadie. J’ai longtemps eu l’impression que nous francophones avons un taux élevé de violence faite aux femmes – j’ai longtemps maintenu des banques de données des noms de femmes violentées ou tuées par leur partenaire au Nouveau-Brunswick – tant de noms français.

Un appui solide à mon impression vient du sondage effectué par une firme pour le gouvernement du Nouveau-Brunswick en 2009 : le Sondage attitudinal à propos de la violence faite aux femmes. On y apprend que :

48% des francophones ne voient pas comme un crime le fait de violer son épouse, comparativement à 21% des anglophones.

74% des francophones (33% des anglophones) ne voient pas comme un crime le fait qu’un homme gifle sa petite amie lorsqu’il pense qu’elle a flirté avec un autre.

(http://www2.gnb.ca/content/dam/gnb/Departments/eco-bce/Violence/PDF/fr/SondageAttitudinal.pdf)

À l’été 2010, le groupe Arizona, formé entre autre de Pascal Lejeune et de Danny Boudreau, a lancé une chanson «  J’ai tiré ma belle-mère ». La chanson débute avec le clic de l’armement du levier d’un fusil, puis le kapow du tir, puis :

« J’ai tiré ma belle-mère. Je l’entends encore chialer six pieds sous terre. Je suis presque aussi heureux que mon beau-père. Il a toujours voulu le faire… Je me suis rendu moi-même à police. Ils m’ont dit d’oublier ça, de pas m’en faire… »

Une centaine d’Acadiennes ont signé une lettre publique disant : « Si la violence faite aux femmes est si répandue en Acadie comme ailleurs, c’est qu’elle résulte du mépris ambiant à l’égard des femmes… La chanson reprend le mépris spécial réservé aux mères des épouses. Elle s’amuse de l’acceptation généralisée de cette violence faite aux femmes. Pourquoi tant de mépris des femmes aînées? Pourquoi les belles-mères? »

Il est impossible de penser que de tels propos violents seraient permis à l’endroit d’un autre groupe en Acadie. Marie-Noëlle Ryan a suggéré que « si le mot belle-mère avait été remplacé par noir ou homosexuel, la diffusion de la chanson aurait été interdite ».

Ce qui me choquait aussi était que de penser que ces belles-mères dont il est accepté de se moquer et, il semble, de tuer, sont souvent aussi des grands-mères, qui s’occupent des petits-enfants… des fois plus souvent que le gendre. Ce qui me choquait aussi était de savoir qu’il y avait eu des cas de meurtre de belle-mère au Nouveau-Brunswick.

Le groupe Arizona a voulu ridiculiser la réaction à leur « chanson pour rire », disant qu’elle ne faisait que se servir d’un cliché « universel » sur les belles-mères et qu’il s’agissait d’une tempête dans un verre d’eau. « Ce n’est qu’un cliché, ne comprenez-vous pas, c’est qu’un cliché? ». Il a ajouté – confusément – que leur chanson était peut-être en réponse à la femme de 75 ans qui en Californie en 1993 avait été accusé de tuer son gendre… Enfin il a ajouté – hors-sujet – que la chanson était peut-être écrite par une femme…

En éditorial, L’Acadie nouvelle a dit que : « cette controverse s’est ancrée dans une distorsion de l’intention de la chanson », et qu’«il y a loin de la coupe aux lèvres entre un choix discutable d’humour et l’incitation à la haine et à la violence… »

« Citer les paroles d’une chanson comme celle-là, sans la musique, sans son enveloppe sonore, c’est la dénaturer, la déshabiller pour la rhabiller dans une enveloppe que les auteurs n’ont non seulement jamais contemplée ou conçue, mais qui ne reflète absolument pas leur état d’esprit ou leur intention. »

Commentaire auquel les femmes ont rappelé que l’enveloppe sonore – le son de l’armement du fusil, le bruit du tir, et le ton rieur et festif des paroles et de la musique – ne faisait qu’empirer l’effet de la chanson.

L’éditorialiste ajoute – confusément –, « L’humoriste et romancier Sacha Guitry fait raconter au personnage principal d’une de ses oeuvres qu’il avait eu la vie sauve parce qu’il avait été puni en étant privé d’un repas pour avoir volé: toute sa famille immédiate avait été empoisonnée à mort par une soupe de mauvais champignons. Le personnage avait conclu de cet événement que pour rester en santé, il fallait voler. On peut affirmer sans risque de se tromper que les milliers de lecteurs du roman n’ont jamais considéré un seul instant adopter le comportement et la moralité du héros.

De la même façon, nous sommes convaincus que les amateurs de musique, qui qu’ils soient, ne changeront pas d’attitude ou de comportement face aux femmes pour avoir entendu Arizona. L’humour dans lequel trempe la chanson appartient à une autre époque, mais son anachronisme n’en fait pas un crime. »

Une table ronde* à l’Université de Moncton en octobre 2010 a discuté de cette chanson. (* Table ronde des limites de la liberté d’expression et la liberté artistique, organisée par la Chaire Roméo-LeBlanc en journalisme et la Chaire d’études acadienne.)

Des représentantes de Radio-Canada Acadie ont défendu la diffusion de la chanson sur leurs ondes, faite « pour présenter Arizona », et ont dit avoir mal digéré les critiques formulées à l’endroit de Radio-Canada par les femmes « alors que nous n’en sommes pas les auteurs » et est-ce vraiment que l’on veut que le diffuseur public se censure?

Les personnes qui avaient réagi à la chanson n’ont pu que conclure que la violence en Acadie tombe du ciel, n’a rien à voir avec la culture, à ce qui fait rire les gens, à ce qui est acceptable.

Enfin, si l’Acadie était féministe, nos organismes acadiens auraient une double mission – de défendre les droits linguistiques et les droits à l’égalité entre les sexes :

Lors de la Convention 2004 de la société acadienne, l’égalité entre les sexes n’était pas un enjeu, ne figurait pas parmi les nombreux « chantiers ».

Lorsque le premier ministre Stephen Harper a voulu abolir le Programme de contestation judiciaire, qui aidait à la fois les femmes et les communautés linguistiques à obtenir gain de cause, à obtenir les droits promis dans la Charte canadienne des droits, tous ces groupes ont protesté. M. Harper a éventuellement offert de remettre en place le Programme pour ce qui est des droits linguistiques. Nos associations acadiennes ont accepté l’offre. Elles n’ont pas dit Tous pour un, Un pour tous, ou Rien sans elles… Ça n’ira pas dans les annales de solidarité en Acadie.

Récemment, la SANB et le Regroupement féministe font du bon travail ensemble. Ils ont dénoncé le fait qu’il y a peu de femmes qui siègent au conseil d’administration des grandes institutions acadiennes. La Fédération des Caisses populaires acadiennes, par exemple, n’a seulement des hommes siégeant sur son Conseil d’administration.

« Plus un organisme a du pouvoir, moins il y a de femmes au sein de sa direction, » ont-ils dit.

Je me suis convaincue : personne ne peut dire que l’Acadie est féministe; mais pourquoi donc ai-je pendant si longtemps eu le sentiment qu’au Nouveau-Brunswick, les Acadiennes étaient plus féministes, plus critiques, plus prêtes à l’action? De mon expérience sur le terrain, j’ai certainement eu cette impression, siégeant sur tant de comités, assistant à tant de conférences au Nouveau-Brunswick sur plus de 30 ans. Tant de groupes et de dossiers dominés par les Acadiennes. Ce n’est qu’anecdotique, mais je me fie à moi-même … c’est le premier apprentissage du féminisme.

J’ai été une de ces femmes qui se trouvaient à porter ces deux chapeaux, féministe et acadienne, lorsqu’on était assise avec des groupes acadiens ou féministes.. Lorsqu’on est avec un groupe traitant des questions acadiennes, on a à soulever la question d’égalité sexuelle. Lorsqu’on est dans un groupe mixte de féministes – formé d’anglophones et de francophones – on aborde la question des services en français, de l’égalité linguistique, de la notion de non symétrie comme élément du respect de la diversité féministe. On revendique partout. Quoi d’autre qu’on pouvait faire ?

Un peu d’histoire peut peut-être expliquer mon impression.

La Commission royale d’enquête sur la situation des femmes en 1968, a été un moment important pour les femmes au Canada. Lorsqu’il ça été su que la Commission s’arrêtait au Nouveau-Brunswick, des Acadiennes du Sud-est se sont réunies pour réfléchir et préparer une soumission à cet événement d’importance nationale.

Elles ont préparé un questionnaire portant sur les rôles des femmes et des hommes, les activités de la femme à l’extérieur du foyer, et la discrimination afin d’interroger des femmes de leur entourage, puis elles ont convaincu l’Évangéline de publier le questionnaire.

250 femmes ont répondu, 75% de la région de Moncton. Plus de la moitié disent non, elles ne pensent pas qu’il y a de la discrimination vis-à-vis femmes (à un temps ou la discrimination est écrite dans les lois, sans parler de la discrimination vécue).

Les femmes, se nommant le Groupe de Femmes francophones de la Région de Moncton, présentent leur mémoire à la Commission royale ... le seul mémoire en français à l’extérieur du Québec et il semble, le seul mémoire féministe d’un groupe du Nouveau-Brunswick.

L’Évangeline ne couvre pas la présentation du mémoire. L’Évangéline était alors le « Journal des Acadiens. », publiant un texte sur « L’homme de la semaine », et les pages « Pour vous mesdames », dédiées au fricot et au tricot.

Le journal Irving de Moncton, le Transcript, rapporta la présentation du mémoire du Groupe de femmes, sous le titre “Pregnant, barefoot and in the kitchen”. Un texte superficiel qui motive sœur Corinne Gallant, une des membres ayant présenté le mémoire des Acadiennes, à convaincre l’Évangéline à publier enfin un texte, qui paraît deux mois plus tard, portant sur le mémoire des Acadiennes – « un appel en faveur d’un meilleur traitement envers les femmes afin de leur permettre de jouer, dans leur entourage, un rôle actif dans le domaine de la culture, de l’économie et de la politique ».

Le rapport de la Commission royale paraît en 1970, réclamant l’égalité dans les institutions et dans les faits. Il devient le plan d’action des féministes de tout le Canada pour plus d’une décennie. La préparation de mémoires avait provoqué un réveil féministe… Chez les Acadiennes itou.

L’historienne Nicole Lang dit que ce fut un des moments clé dans l’histoire des femmes en Acadie. Pour la première fois, des Acadiennes ont cherché à porter leurs préoccupations à l’attention du public.

Les femmes du Groupe de Moncton passent aussitôt à l’action…

Une d’elles approche la Société nationale de l’Acadie, qui n’a aucune femme sur son conseil de 24 membres. On lui répond, du ton du voyons donc, « Tu vois ça, deux femmes qui voyagent avec 22 hommes ?» … À quoi l’Acadienne répond, « Je ne savais pas que vous étiez une bande de canailles »*. (* Une anecdote tirée du livre de Simone LeBlanc-Rainville, « Corinne Gallant – Une pionnière du féminisme en Acadie.)

Bientôt, la professeure de philosophie Corinne Gallant lance le premier cours féministe offert à l’Université de Moncton. En 1972-3, « Libération de la femme ». 80 personnes y accourent.

L’année d’après, elle le redonne en anglais. 10 femmes. Elle note que les questions abordées ne soulèvent pas autant de débats, et que le cours n’a pas autant de retombées.

Elle donnera le cours pendant de nombreuses années. Les retombées chez les Acadiennes se font encore sentir. Les étudiantes de ce cours passaient à l’action, elles lançaient des groupes et des services pour femmes – des actions ad hoc et des changements à long terme.

Bientôt naîtra le premier groupe d’Acadiennes se définissant comme féministes, LES FAM – Liberté, Égalité, Sororité, Femmes acadiennes de Moncton. Il militera pendant quelques années, et jouera un rôle clé dans l’organisation de la première conférence provinciale des femmes, en 1974, à Memramcook. Au sujet de l’organisation de cette conférence, Madeleine Delaney LeBlanc a écrit, « Côte à côte pour la première fois, le militantisme débridé des francophones tranche sur l’approche structurée et rangée de leurs consoeurs anglophones. »

Près de 300 femmes y assistent. 300 résolutions sont adoptées. Le comité chargé du suivi n’agira que sur une: l’obtention d’un conseil consultatif provincial sur la condition de la femme, organisme où les Acadiennes, dont Madeleine Delaney LeBlanc, seront importantes.

Les Dames d’Acadie, fondé en 1968, n’avaient pas comme but spécifique de défendre des dossiers féministes, mais pour la première fois, un groupe féminin s’engageait dans une action politique – sur les questions linguistiques et d’éducation.

« Si, au début des années 1900, les femmes s’identifient surtout à la cause canadienne-française et que pendant les années 60 et 70, elles s’éveillent à celle des femmes, elles vivront de nouvelles transformations d’identité à partir des années 80. Elles prendront de plus en plus conscience que l’identité des femmes francophones hors Québec se conjugue en termes d’une situation de double infériorité : celles de francophones et de femmes. En d’autres mots, elles se découvriront doublement minoritaires… Mais aussi doublement héritières : du mouvement pour les droits des francophones et de celui du droit des femmes. » – tiré de Reconnaitre une histoire, de Linda Cardinal et Cécile Coderre, dans Femmes d’action, bulletin de la Fédération nationale des femmes canadiennes-françaises, février-mars 1990.

En 1999, les Dames d’Acadie fondent l’Union des femmes pour l’équité salariale, qui deviendra notre Coalition pour l’équité salariale, bilingue mais dont la bonne majorité des personnes qui la soutiennent, financièrement et autrement, sont les francophones.

1994 – le premier Congrès Mondial des Acadiens et son Sommet des femmes, qui consistait en une après-midi, avec une table-ronde dont le titre, «L’égalité sans féminisme, est-ce possible?», en laissa plus d’une perplexe, et, pour moi, tout autant aujourd’hui.

2004 – Convention de la société acadienne, qui n’a pas fait de place à l’enjeu de l’égalité des sexes, mais les femmes étaient invitées à une rencontre de deux heures Dialogue au féminin, qui aboutit à un document qui aurait dû être intégré au rapport officiel et à des propositions qui auraient dues faire partie de la plénière :

Lorsque nous, Acadiennes, parlons d’égalité et d’équité, nous pensons à la fois à notre statut comme francophone et comme femme. Le projet de société de l’Acadie doit tenter de répondre à ces deux aspirations légitimes, et ne doit pas nous demander de travailler vers une société acadienne qui cherche à reproduire le statu quo des pouvoirs hommes-femmes et de la condition féminine actuelle.

Nous voulons une société acadienne équilibrée qui permette à chacun et chacune de s’investir dans les activités nécessaires à son bien-être. C’est comme citoyenne à part entière que les Acadiennes doivent prendre leur place. Mais l’égalité n’est pas qu’une question de femmes. Les hommes « pâtissent aussi des modèles qui leur sont imposés ». Et nos institutions pâtissent des visions et des rôles stéréotypés. Toute initiative sociale, économique et culturelle qui néglige d’inclure systématiquement une analyse différenciée entre les sexes risque de ne pas avoir l’effet voulu ou sur seulement une partie de la population.

L’Acadie se doit donc de responsabiliser les diverses composantes de la société en faveur de l’égalité entre les femmes et les hommes.  

Nous ne parlons pas ici seulement de donner aux femmes leur tour à divers postes. Ce n’est pas parce que des femmes ou des hommes sont au pouvoir que les intérêts spécifiques de l’un ou de l’autre sexe sont forcément pris en compte. Plutôt, nos structures doivent être représentatives, doivent intégrer les intérêts propres à chaque sexe dans leur mission et doivent contribuer activement à créer l’égalité entre les sexes. L’égalité doit reconnaître la spécificité et la diversité des 2 groupes. Si les femmes s’en étaient tenues à la neutralité ou à l’égalité formelle, elles n’auraient jamais obtenu les congés de maternité, par exemple, car les hommes n’en ont pas besoin.

Dans les textes de réflexion de la Convention, on ne retrouve que peu de discussion de la réalité des femmes et aucune suggestion en vue de l’inclusion des deux sexes dans le projet de société.

Comme acadiens et comme femmes, nous avons intérêt à ce que l’égalité soit un des fondements de la société.

Nous proposons :

Que l’Acadie soutienne et encourage la responsabilisation de la société et ses constituants à la construction de l’égalité entre les sexes dans tous les chantiers de la société;

Que l’atteinte de l’égalité entre les sexes fasse partie intégrante des objectifs de toutes les politiques, programmes et projets;

Que les politiques, programmes et projets s’appuient sur une analyse différenciée selon le sexe

2006 – États généraux des femmes acadiennes, qui mènent en 2007 à la création du Regroupement féministe du Nouveau-Brunswick. Sa réunion fondatrice fut exhilarante, y compris la discussion à savoir si le terme « féministe » allait faire peur, allait nuire aux chances d’aller chercher du financement, etc…

Le RFNB est l’avenir de l’Acadie. Voir ses actions, voir sa Charte de principes :

Nous, femmes vivant en Acadie joignons nos forces parce que nous voulons un monde de justice, où nous sommes respectées, ainsi que notre contribution et notre travail.

   Nous voulons enrayer les inégalités et les forces responsables de la discrimination systémique que vivent femmes.

   Nous voulons une Acadie qui respecte les femmes dans toute leur diversité.

   Nous reconnaissons les liens entre les différentes formes de discrimination – celles fondées sur la race, le sexe, l’orientation sexuelle, les capacités physiques ou mentales, l’âge, la langue, l’ethnicité, l’appartenance à une classe sociale et d’autres caractéristiques.

   Nous sommes solidaires avec les autres groupes ciblés par les forces de discrimination et nous nous engageons à éliminer les obstacles que rencontrent les femmes vivant avec des formes multiples d’oppression et de discrimination.

   Nous nous engageons à favoriser l’autonomie des femmes dans tous les domaines, économique, personnel, social, politique – et acceptons que l’autonomie comprenne le droit de prendre ses propres décisions en matière de procréation…

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