La méthode Tout le monde pisse debout

Un sommaire d’un discours livré le 8 mars 2015, Journée internationale des femmes, à Moncton.

Je veux dire premièrement, que je suis fière d’être à une célébration féministe du 8 mars ! Avec la récupération qui se fait de cette journée… Eh ! Y’a des fêtes du 8 mars où y’a un cours de danse du poteau – pole dancing – donc disons Brava à nos organisatrices…

Depuis des années, il m’arrive de dire à certaines personnes, au sujet de la situation des femmes :

Si tu penses que les femmes ont atteint l’égalité, tu connais pas assez de femmes, tu connais pas les statistiques.

Et si tu penses que rien a changé, tu connais pas l’histoire, comment la situation des femmes était pire y’a pas si longtemps.

Mais aujourd’hui, je m’entends aussi dire, …surtout aux jeunes journalistes dernièrement…

Si tu penses que les questions de femmes se limitent à l’avortement, le viol, le harcèlement sexuel et les autres violences faites aux femmes, eh ben, soit tu veux cantonner les femmes, et ça c’est la définition même du sexisme, soit tu connais pas l’envergure du mouvement et des changements nécessaires pour l’égalité.

Les questions de femmes, c’est aussi, je dirais surtout, la réforme fiscale, la réforme du système électoral, les politiques économiques, la démocratie, et la non reconnaissance du fait que l’économie du marché dépend de l’économie des soins.

Les problèmes qui font les manchettes – la violence, le manque d’équité salariale – sont des symptômes. Les hommes qui battent leur femme, ces hommes sont des symptômes. Le salaire payé aux employées de service de garde, c’est un symptôme.

Le vrai problème, causal, est l’inégalité entre les sexes. La non valorisation de tout ce qui est femme. Une inégalité historique, traditionnelle, confortable pour certains, invisible pour presque tout le monde.

Est-ce qu’en traitant des symptômes, on peut espérer réduire le problème de base? J’sais pas.

Si tu traites une infection, peut-être que tu retrouveras la santé.

Mais il faut dire que l’image qui me vient souvent en tête, c’est qu’on est en train d’essuyer le plancher – pis on s’occupe pas assez de fermer le robinet.

C’est comme donner des premiers soins pis prétendre qu’on fait de la prévention. Les services aux femmes, ça ne change pas le monde.

Le mouvement féministe est plus qu’une série de dossiers. C’est une analyse critique de la société, une mouvance pour un monde meilleur, en repensant le monde. Cette analyse critique, provenant d’un mouvement féministe en santé, est importante pour savoir si on travaille sur ce qui est le plus pertinent et prometteur pour l’égalité.

La semaine passée, un nouveau rapport confirmait que les initiatives gouvernementales pour relancer l’économie ont surtout favorisé les hommes, tandis que les mesures d’austérité ont désavantagé les femmes.

C’était un rapport du Québec, par leur Institut de recherche et d’informations socio-économiques. Ils ont analysé les budgets des derniers 6 ans, et conclut que la stratégie de sortie de crise a créé une différence d’environ 7 milliards de dollars entre les hommes et les femmes. Les femmes sont doublement perdantes.

C’est pas unique au Québec. L’Europe a fait des études semblables arrivant à des conclusions semblables.

Ça rappelle le temps au Canada quand, selon les tribunaux, « les femmes étaient des personnes pour ce qui est des peines et des châtiments, mais non pour ce qui est des droits et des privilèges ».

On a réussi des changements dramatiques dans la condition féminine, ces dernières décennies. Mais ce sont surtout les femmes qui ont changé, pas la société. Pensons à notre niveau d’instruction, notre participation sur le marché du travail, au nombre d’enfants qu’on n’a pas.

Ce qui a moins changé sont les systèmes, les politiques, les façons de faire qui favorisent les hommes, mais aussi qui favorisent une vision très restreinte de l’économie, de la politique. Des changements de cet ordre-là attirent la résistance.

Résistance démesurée : je pense à la résistance enragée des Chambres de commerce de la province à l’idée de congés de maternité. Et aujourd’hui la résistance illogique aux services de garde.

Les changements qu’il nous faut maintenant exigent qu’on maîtrise non pas seulement les dossiers féministes mais surtout les processus de changement. Il faut sortir de l’ombre les attitudes et les intérêts qui travaillent contre ces changements. On n’en est donc plus à devoir encourager les femmes à changer.

Ça aiderait si nous avions plus d’occasions de se réunir entre femmes, parce que c’est une nouvelle conscientisation qu’il faut. C’est difficile… Nous pourrions certainement mieux utiliser les médias sociaux à cette fin.

Ça aiderait aussi si le N.-B. avait un organisme indépendant d’analyse sur les questions des femmes. On me dit que quelque chose existe depuis plus d’un an, mais il me semble que, pour paraphraser Mark Twain, « les rumeurs de leur existence sont grandement exagérées ». Jusqu’à preuve du contraire.

Ça aiderait peut-être – ce serait le fun au moins – si les femmes posaient haut et fort à répétition, des questions simples – les plus simples sont les plus embarrassantes :

Pourquoi les victimes d’agression sexuelle sont presque toutes des femmes , et pourquoi les accusés sont des hommes? Hein?

Pourquoi les programmes qui visent à résoudre des pénuries de main d’œuvre ne visent jamais les femmes ?

Pourquoi au cours des années 1990, on réussissait mieux que maintenant à faire en sorte que des filles et des femmes se lancent dans des métiers non traditionnels?

Pourquoi on a si bien réussi à réduire la pauvreté des personnes âgées, mais on tolère tant de pauvreté chez les familles avec enfant ?

Mais on peut faire mieux. On peut exiger que nos institutions, nos organismes et surtout nos gouvernements adoptent une façon plus inclusive de développer des politiques, budgets, évaluations.

L’analyse inclusive selon le genre (AIG). Une façon systématique de s’assurer que les stratégies, les budgets, les politiques sont basés sur des faits – y compris le fait que la vie des hommes et des femmes est souvent bien différente – notre santé, notre sexualité, les rôles, le pouvoir, les risques, nos priorités, nos opinions.

Et surtout les différentes réalités des groupes ayant d’autres caractéristiques – reliées à la langue, la race, les habiletés.

Le gouvernement provincial dit qu’il va adopter l’analyse inclusive dans l’élaboration de ses initiatives importantes. Il faut les féliciter. Mais soyons très vigilante et très présente, parce que c’est souvent dans l’implantation que tout est perdu.

Je note malheureusement que des décisions importantes ont déjà été prises qui n’ont pas bénéficié d’une analyse inclusive – le processus de révision des programmes et les investissements stimulus dans l’infrastructure – deux initiatives qui pourraient être parmi les plus importantes de ce gouvernement.

L’étude du Québec fait penser que ce serait essentiel d’y faire une analyse inclusive.

Le plus grand bienfait potentiel de l’analyse inclusive bien faite … (je parlerai ensuite de l’analyse mal faite) :

Que les programmes d’action positive seront enfin abolis. Parce que les seuls programmes d’action positive qu’on a – c’est pour les hommes, – le maintien des privilèges et des passe-droits dont la plupart des hommes bénéficient.

Aussi : des politiques plus fructueuses. Comme vous savez « Traiter tout le monde comme on traite les hommes, c’est une forme de discrimination »… Depuis ma retraite, je dis ça autrement – traiter tout le monde comme on traite les hommes, c’est la méthode Tout le monde pisse debout. Si nos modèles de toilette suivaient nos modèles de politiques économiques, il faudrait apprendre à pisser debout.

Le plus grand danger potentiel de l’analyse inclusive mal faite : on n’aura jamais d’analyse bien faite. C’est pire que rien. Une fois qu’on a une semblance d’un service ou d’un organisme, aussi fautif qu’il soit, ça devient très difficile de changer la chose. Ça donne mauvaise réputation à la vraie chose.

Il y aura des politiciens pour y pointer comme preuve qu’ils ont essayés.

Il y aura des gens pour dire qu’on n’est jamais satisfaite, ou trop cynique.

Mais pensons au fait qu’on pratique une forme d’équité salariale qui trouve que les emplois traditionnellement féminins sont trop payés, qu’on a maintenant un conseil aviseur sans garanti d’indépendance, qu’on réforme les programmes et le système fiscal comme si on était tous des hommes.

Chu pas cynique ! Mais chu pas ‘innocente’ dans le sens acadien de simple d’esprit.

Mal faire l’AIG, ce serait ne pas d’avoir les composantes de base :

Ne pas l’intégrer aux priorités gouvernementales, aux indicateurs de progrès, aux évaluations de rendement.

Mal faire serait ne pas rendre l’analyse publique – l’analyse et sa méthode. Si ce n’est pas transparent, il se peut que rien de sérieux n’a été fait ou que l’analyse a conclu que ç’allait nuire aux femmes. Rien n’empêcherait un décideur de faire à sa tête quand même.

Je conclus avec un exemple. Lors de la réforme de l’assurance-chômage en 1997, réforme qui a mis le programme sur une base des heures travaillées, ils ont adopté un seuil de 35 h/sem. C’était « la moyenne”, nous a-t-on dit. On apprend que la moyenne veanit du fait que les hommes travaillaient 39 h/sem. Les femmes travaillaient 30 h/sem. L’AIG – mal faite – prévoyait que la réforme pourrait favoriser femmes…

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Un commentaire

  1. Michele caron

    On verra bientôt si l’AIG aura été faite lors de l’élaboration du plan stratégique de développement et de coupures du gouv. Gallant

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