Les meurtres suicides ne sont pas de nos affaires ?

Ce texte a été publié en premier par l’Acadie Nouvelle le 7 octobre 2014.

On aime dire que les choses ont bien changé pour les femmes battues – et c’est vrai que les médecins et la plupart des prêtres ne lui diront plus, comme dans l’temps, de retourner chez elle et d’essayer d’être une meilleure épouse, et les policiers ne lui répondent plus que son agression est du domaine privé. Et certaines peuvent maintenant trouver un refuge où se sauver.

Admettons quand même que c’est loin du rêve féministe d’éliminer la violence. On n’élimine rien en ne faisant qu’aider les victimes. Il arrive même qu’on perpétue.

Il y a même une violence faite aux femmes qui demeure du domaine privé ici : les meurtres-suicides.

Le Nouveau-Brunswick affiche un taux élevé de meurtres-suicides familiaux.

Si vous ne le saviez pas, ce n’est pas surprenant. Pour le savoir, il faut faire bien attention aux nouvelles brèves pour apprendre qu’un autre homme a tiré sur sa partenaire – le scénario le plus fréquent – puis s’est tué. La police dit qu’il enquête sur deux décès (si des enfants n’ont pas également été emportés) et qu’on ne croit pas qu’une autre personne ait joué un rôle. Quelques jours plus tard, la police confirme suite à l’autopsie qu’il s’agit d’un meurtre-suicide et que, à la demande de la famille, d’autres détails – les noms, qui a tué qui, l’historique etc – ne seront pas dévoilés.

La famille mérite nos égards mais ce n’est pas un crime privé. Il y a un intérêt public : de savoir que ça se passe, sinon personne ne s’en soucie, ne s’indigne, ne change rien, et également de savoir ce qui s’est passé afin d’éviter encore d’autres cas, surtout lorsque tu as le pire taux de meurtres-suicides au pays.

Il y avait un temps où bien des familles préféraient que la mère battue ne porte pas plainte. Éventuellement, on a vu que c’était dans l’intérêt de tous, et surtout de toutes, de traiter de l’agression d’une femme, comme un crime.

Est-ce que les victimes des meurtres suicides diraient la même chose que leur famille ? Quand un meurtre conjugal n’est pas suivi d’un suicide, on ne se préoccupe pas que la famille en deuil n’aime pas voir la chose dans les médias, parce qu’on doit s’occuper de la justice et de l’intérêt public.

Ce serait trop long d’énumérer toutes les femmes tuées au Nouveau-Brunswick par un partenaire qui ne se tue pas aussi. Tenons-nous aux victimes de meurtres suicides depuis 2010, au Nouveau-Brunswick :

Les Colford de Doaktown, 68 et 62 ans, le tout dernier meurtre-suicide cet été. Les Leclair de Kedgwick, 65 et 64 ans, morts parce qu’il a tiré sur elle puis s’est tué. Le couple Haché de Caraquet, 62 et 65 ans, morts à la suite d’un meurtre-suicide. Les Moreau de Sainte Anne du Madawaska, 63 et 64 ans, morts de la même façon. Les Guitard de Charlo, 51 et 59 ans, morts de la même façon. Les Tozer de Cassilis, 75 et 73 ans, morts de la même façon. Monsieur Michaud de Saint-André, 70 ans, qui a tiré sur Madame puis sur lui-même. La dame Wylie de Moncton tuée par un ami dont le nom n’a jamais été donné ‘parce qu’il s’est tué par la suite’. La dame de Clifton tuée par son ami qui s’est ensuite tué. Les Sharpe de la région de Fredericton, 38 et 47 ans, morte elle aussi de la main de celui qui s’est ensuite tué.

Assez!

Pire encore est le fait que tout est en place pour que cette tuerie continue : la police est discrète, le coroner est muet, les médias considèrent que ces cas sont si « ordinaires » qu’il n’y a rien là, même en nombre record. Un cercle fermé.

Moyennant de se tuer, la personne meurtrière réussit de tuer et de taire.

Le gouvernement a mis sur pied en 2009 le Comité d’examen de la mortalité liée à la violence familiale, qui doit examiner les circonstances entourant tout décès où la violence familiale est en cause. Trois ans après sa formation, en 2012, ce comité publie un rapport décevant sur les homicides conjugaux au Nouveau-Brunswick entre 1998 et 2008. Puis plus rien.

Son rapport nous informe qu’il faut recueillir plus de renseignements à l’avenir. D’accord, on savait ça mais nous savons déjà par exemple le sexe de la victime et du criminel et si les forces de l’ordre étaient au courant qu’il y avait de la violence et des armes à feu dans la demeure – alors que ces renseignements ne sont pas donnés dans le rapport du comité. Comme la chroniqueuse Jody Dallaire a dit dans le temps « S’il y a un sujet où une analyse reposant sur le sexe est justifiée, c’est bien celui-ci. »

Je nous sens complices au meurtre parce que nous permettons au coupable de garder cachés ses méfaits, et complices avec cette violence faite aux femmes. En tout cas, nous sommes irresponsables de ne pas se soucier de cette réalité.

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