Sois autonome et tais-toi

Sommaire d’un discours que j’ai donné lors du Sommet des femmes, 19 août 2014, Edmundston.

Lorsqu’on dit aux femmes qui revendiquent un changement social, que la solution, c’est d’avoir plus de femmes autonomes, eh ben, grrr.

Bien sûr il faut être autonome. Mais le problème n’est pas un manque d’autonomie.

J’accroche sur le terme ‘autonomie’ premièrement parce qu’on semble nous dire qu’il suffit d’être autonome. Je dénonce toute ‘réponse’ individuelle à un problème ou une situation sociale. C’est trop facile, c’est à côté de la traque, c’est presque blâmer la victime. Il y a trop d’occasions où cela arrive aux femmes. Les femmes revendiquent une solution au problème d’agression sexuelle, on leur donne des campagnes disant aux femmes comment éviter d’être victime. Elles veulent plus de femmes dans les postes élus, on leur dit de voter pour des femmes. Elles veulent qu’on élimine la violence faite aux femmes, on créé des maisons de transition. Elles exigent l’équité salariale, on leur dit de changer de domaine d’emploi.

C’est réduire la chose, changer le sujet, blâmer la victime. Et on se fait prendre à ce discours : on accepte de s’occuper de la livraison de services, ou de travailler sur nous-mêmes. On vient à agir comme si des actions au niveau individuel vont solutionner un problème qui n’est pas individuel.

Le monde aime dire aux femmes quoi faire. Le monde aime retourner la balle à n’importe qui qui demande un vrai changement.

La deuxième raison pourquoi je réagis à l’idée d’autonomie : Les femmes ne sont pas autonomes, et ne seront jamais autonomes. Personne n’est autonome.

Comme Barack Obama a dit, t’as pas fait tout ça tout seul – You did not do it alone.

Ou comme le mouvement des femmes le dit : le personnel est politique, l’économie est bâtie sur le dos des femmes, l’économie du marché dépend de l’économie des soins.

Ce qu’autonome occulte, c’est la notion de citoyenne, de membre d’une communauté, de droits, de société.

Ces dernières décennies, on a vu des changements dramatiques dans la condition féminine, grâce au mouvement féministe. Ça a amené les femmes à une bien plus grande autonomie. Pensons à notre niveau d’instruction, notre participation sur le marché du travail – au Nouveau-Brunswick, autant de femmes que d’hommes sont sur le marché. Pensons à nos nouveaux droits.

Ce qui a moins changé sont les systèmes, la société, les politiques, les façons de faire. Ce sont surtout les femmes qui ont changé, pas la société.

Les femmes sont entrées de façon massive et historique sur le marché du travail, mais a-t-on seulement ajouté une journée de 8 heures à notre journée ?

Il se pourrait encore que notre plus grande contribution à l’économie, – même aujourd’hui – est notre travail non rémunéré, surtout avec la famille et la communauté.

La participation au marché du travail – l’autonomie financière – a certainement été une victoire féministe importante. Mais c’était une petite part de ce que revendiquait le mouvement féministe. Une question centrale au message féministe : les familles sont importantes. Ce n’est pas seulement le travail de production qui importe – mais de reproduction. Les femmes voulaient avoir le choix de participer aux deux domaines, et dans de meilleures conditions.

Dans les années 70 et 80 au N.-B., les femmes ont organisé plusieurs conférences « Femmes et économie » et les femmes y accouraient par centaines – on savait alors toutes qu’on contribuait à cette économie. De nos jours, les gouvernements et le secteur privé réussissent à ramener l’idée d’économie à une définition plus restreinte et exclusive.

On a une révolution incomplète. Pour des millénaires, les femmes étaient confinées au domaine privé – maison, famille, enfants – les hommes avaient droit partout y compris le milieu public – emploi, politique… Les femmes ont réussi à intégrer le milieu public mais ça ne veut pas dire pour autant que ce milieu reconnaît ce changement.

« Le système de retraites et, plus globalement, la protection sociale ont été conçus il y a 70 ans sur le modèle de l’homme soutien de famille, qui travaille à temps plein sans interruption et de la femme au foyer, qui bénéficie de droits dérivés de son statut d’épouse ou de mère. Le mode de calcul fondé sur cette norme désavantage les carrières courtes. » – Discriminées au travail, pénalisées à la retraite, La double peine des femmes, Christiane Marty, Le Monde diplomatique, septembre 2013.

Les efforts pour changer la société pour avoir de meilleures conditions ont rencontré des résistances démesurées, énormes et continues.

Une raison importante de la résistance surprenante à la loi sur les biens matrimoniaux, adopté au N.-B. au début des années 80 : c’était une vraie confrontation de deux mondes. Rappelons également la résistance aux congés de maternité et celle qui continue aux services de garde des enfants. Ces choses font du bon sens économiquement. La résistance est idéologique. La résistance vient de ceux qui veulent continuer de profiter abusivement de l’économie des soins, ceux qui veulent continuer de prétendre que l’économie ça se limite au marché, la bourse, la production de biens dans les usines… Ceux qui aiment faire croire qu’ils réussissent tout seul, qu’ils sont autonomes.

L’idée que je défends je la tiens du mouvement féministe mais récemment je lisais un livre par deux philosophes québécois, La juste part, qui présentait un peu la même idée. Une citation : « Si un individu laissé à lui-même sur une île déserte est incapable de produire un bien donné, alors il ne mérite pas entièrement les bénéfices qu’il peut en retirer sur le marché. » (voir mon billet au sujet de ce livre ailleurs dans ce blogue, « Juché sur les épaules d’un géant » avril 2014)

Il est évident que nos dossiers requièrent du travail de longue haleine, que les femmes individuellement ne peuvent pas espérer faire les changements requis, qu’il faut confronter et sortir de l’ombre les attitudes et les intérêts qui travaillent contre l’avancement, qu’il faut être stratégique, avoir une appréciation de la nature des changements nécessaires; qu’il ne suffit pas d’énoncer nos besoins. Il faut maîtriser non pas seulement les dossiers féministes mais surtout le processus de changement.

On n’en est plus à devoir encourager les femmes à devenir autonome. Ce qu’il faut maintenant sont des changements qui améliorent les conditions de travail et de vie de famille, qui réduit la violence, qui permet de participer au pouvoir.

La meilleure façon de soutenir le rêve d’un monde d’égalité est de résister haut et fort lorsqu’on veut nous vendre l’idée que les femmes n’ont toujours pas l’égalité parce qu’elles manquent d’autonomie, ne se portent candidates aux élections, font des enfants, ne font pas comme les hommes, ne s’appuient pas entre elles, ne travaillent pas plus fort.

Les femmes font déjà deux-tiers du travail dans le monde, payé et non payé – alors qu’elles ne sont que la moitié de la population. So dites-nous pas de travailler plus fort. Ce qu’il nous faut c’est un autre arrangement.

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