Gagner fait accourir ceux que ça enrage

Dans les luttes des femmes pour les droits qu’ont les autres humains, il arrive qu’on célèbre une victoire trop tôt et on se fait avoir. On se fie à la promesse arrachée et on n’assure pas la livraison. Il y a des exceptions mais souvent après avoir eu gain de cause, on passe trop vite à la prochaine iniquité à combattre ou à refaire connaissance avec sa famille et la vie, et on n’est plus là pour mettre le changement en place comme il faut. Il me semble qu’il y a une analogie à faire avec l’art de la guerre – quelque chose à voir avec les troupes qui restent après la victoire pour s’assurer que l’ennemi ne reprend pas l’attaque, instaurer la nouvelle gestion, libérer les prisonniers.

Pourtant on sait que gagner fait accourir ceux que ça enrage. Un exemple. Il arrive que des femmes qui ont obtenu des ajustements de salaire grâce à l’adoption de l’équité salariale par leur employeur, voient les hommes, occupant les postes à qui on les avait comparés pour fin d’évaluation, se servir plus tard de l’augmentation accordée aux femmes pour demander des augmentations compensatoires.

La situation entourant l’avortement au Canada est un autre type d’exemple de ce que je veux dire – les femmes ont obtenu la décriminalisation du service d’avortement et puis, si tu es au Nouveau-Brunswick par exemple, rien n’a changé. L’accès est toujours bloqué par ceux qui ne sont pas d’accord avec la victoire.
La plupart du temps, le problème post victoire est causé par l’engagement chancelant de l’autre. L’autre veut bien mais ne veut pas que ça coûte ou que ça dérange ou déplaise à certains. Des exemples.

Lorsque le gouvernement du Nouveau-Brunswick s’est engagé en 2010, à défaut d’établir l’équité salariale pour tous, de le faire dans trois secteurs d’emplois à prédominance féminine –les services de garde d’enfants, des maisons de transition et de soutien à domicile -, qui aurait pensé que l’évaluation conclurait que ces postes sont déjà trop rémunérées (sauf le personnel des services de soutien à domicile et les quelques personnes responsables dans les garderies des enfants à besoins spéciaux). Ces évaluations ont conclu par exemple que les administratrices dans le secteur de la garde d’enfants devraient être payées 12$ l’heure et non 14$ ; et dans les maisons de transition, les travailleuses devraient être payées 13,40$ l’heure au lieu de 15,60$. Le salaire des femmes qui travaillent dans de tels services de proximité au Nouveau-Brunswick pourtant sont très faibles comparativement à 7 provinces examinées, alors que le coût de la vie n’est pas moindre.

Puis on apprend que le gouvernement a « adapté », pour ne pas dire ignorer, les méthodes consacrées pour faire une évaluation d’équité salariale, et, coïncidence, chaque adaptation avait pour conséquence prévisible de réduire les chances qu’un ajustement de salaire serait dû aux femmes. Et les employées des secteurs sous évaluation avaient un statut minoritaire sur les Comités directeurs créés pour superviser le processus d’équité salariale.

La Coalition pour l’équité salariale a documenté le dérapage des bonnes intentions*.

Dans un exercice d’équité salariale où les entreprises n’ont aucun comparateur masculin, il faut choisir des comparateurs externes ou fictives. Le Nouveau-Brunswick a fait appel à la méthodologie du Québec, avec des variations : des emplois fictifs de préposé à l’entretien et de contremaître ont été utilisés comme le prescrit l’approche québécoise. Comme l’a dit l’économiste experte dans le domaine, Ruth Rose, « L’important est d’évaluer les deux comparateurs masculins et les différentes catégories d’emploi à prédominance féminine de façon exempte de biais sexistes, et d’utiliser des salaires de comparaison pour les emplois masculins que l’on retrouve réellement dans le marché du travail…. Puisqu’il y a tellement de latitude dans la façon d’identifier les deux comparateurs masculins, le Règlement du Québec spécifie que « le taux horaire de rémunération attribué à la catégorie d’emplois « préposé à la maintenance » doit correspondre à 60% du taux horaire de rémunération attribué à la catégorie d’emplois « contremaître ». »
Selon la Commission de l’équité salariale au Québec, la norme de 60% est recommandée parce qu’il s’agit de la relativité entre les deux catégories d’emplois selon les données recueillies par Statistique Canada depuis 1991, un sondage en 2004 auprès de 542 entreprises qui avaient réalisé l’équité salariale, les données de la fonction publique québécoise, un sondage des employeurs au sujet des salaires réels versés, les données des recensements des personnes salariées ainsi que l’examen des revenus d’emploi annuels pour six groupes de catégories professionnelles.

Mais, le Nouveau-Brunswick, lui, a décidé de se servir du ratio de 80% parce que… ben aucune raison n’a été donnée, donc la raison semble évidente : parce que si on prétend qu’un préposé gagne presque autant qu’un contremaître chez les emplois d’homme, cela réduira la chance de trouver des iniquités lorsqu’on évalue les emplois de femmes. Enfin le Nouveau-Brunswick a gonflé les descriptions des fonctions du contremaître de façon à lui attribuer un pointage disproportionnel par rapport au personnel d’encadrement dans les emplois de femmes. Le Nouveau-Brunswick a aussi utilisé pour les postes fictifs d’hommes des niveaux de salaire loin en-dessous de ceux indiqué par les statistiques et des données de 2010 plutôt que de 2011 pour le salaire du préposé.
Un travail à refaire.

Ce qui rappelle des victoires historiques qui étaient, en fin de compte, incomplètes.

J’ai toujours pensé que lorsque les femmes employées du gouvernement du Nouveau-Brunswick ont obtenu le droit de conserver leur emploi une fois mariées, en 1967, que c’était une victoire incomplète. Avant cette date, si elles se mariaient, elles perdaient leur emploi au gouvernement provincial (et chez nombre d’autres employeurs). Félicitations, la mariée. La raison pourquoi j’ai pensé que l’abolition de cette politique était une victoire gâchée est que plus tard dans les années 80, j’avais affaire à des femmes à la retraite qui vivaient dans la pauvreté en raison de cette politique. Non pas seulement celles qui n’avaient plus pu travailler mais souvent celles qui ont eu un emploi « occasionnel » (‘casual’) avec le gouvernement même mariées, ce qui était permis par la politique patriarcale du gouvernement. Comme « occasionnels » – et certaines ont travaillé à plein temps pendant des décennies avec ce statut, allez savoir ce qui était occasionnel – elles n’avaient pas d’avantages sociaux et surtout, aucun régime de retraite.

En 1967, un redressement juste aurait pris en considération cette situation : que la vie de certaines citoyennes serait à toujours marquée par cette politique cruelle à moins d’un dédommagement.

De même, lorsque le gouvernement provincial a arrêté sa pratique d’établir le salaire minimum des femmes à un niveau inférieur à celui des hommes, en 1965 – et certains disent que les années 60 n’ont rien donné ! -, on n’a pas révisé les échelles de salaires des emplois de femmes. Parce que dans ces temps-là, les emplois de femmes étaient annoncés sous « Emplois de femmes » dans les journaux. Ce serait quelques années avant que la Commission des droits de la personne de la province ne soit autorisée d’agir contre la discrimination selon le sexe (et plusieurs années encore avant qu’elle n’agisse). En tout cas, le salaire minimum des femmes devint le même que celui des hommes en 1965, mais les échelles de salaires des emplois de femmes, établis à des niveaux ridiculement bas grâce à la même mentalité historique, n’ont pas été modifiées, s’ils dépassaient le minimum.

Ainsi des décennies plus tard, les infirmières sont toujours moins rémunérées que les infirmiers (‘orderlies’), les secrétaires moins que tout le monde dans la boutique, etc. En 1965, un redressement juste aurait reconnu que le salaire minimum à rabais n’était qu’un exemple d’une discrimination, et une discrimination qui exigeait une intervention plus compréhensive.

Les victoires des femmes à faire reconnaître leurs droits ont souvent été du type deux pas en avant, un en arrière, ou plus précisément, une bonne promesse mal rendue. Parce qu’on se fie trop. Quand quelqu’un arrête de s’austiner avec toi et tu penses avoir gagné, l’avoir convaincu, méfie-toi encore, et continue le travail.
________

*http://www.equite-equity.com/nouvelles.cfm?news_id= ; http://www.equite-equity.com/userfiles/file/Brief_2012_pay_equity_3groups_FRE%281%29.pdf

Advertisements

Laisser un commentaire

Entrer les renseignements ci-dessous ou cliquer sur une icône pour ouvrir une session :

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l’aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s