Depuis trois ans, Harper majoritaire

Lors de l’élection fédérale du 2 mai 2011, 24 000 000 Canadiens auraient pu voter, 14 800 000 l’ont fait et 5 800 000 de ceux-ci ont voté pour Stephen Harper. Notre système électoral antique et biaisé – et les appels trompeurs ? – aidant, ce 39 pourcent des bulletins de vote étaient suffisants pour que Harper obtienne un gouvernement majoritaire. En fait les 5 800 000 qui ont voté pour Harper ne sont que 24 pourcent du nombre total d’électeurs inscrits (24 000 000).
Tous ces Canadiens qui n’ont pas voté lors de cette dernière élection fédérale, 9 400 000, je mets une partie du blâme sur eux pour le fait qu’on a un gouvernement majoritaire Harper, parce que la majorité de ces désabusés de la politique n’étaient probablement pas des amis de Harper. 9 400 000 adultes qui ont cru que d’autres feraient un meilleur choix qu’eux pour protéger leurs intérêts. On sait que plusieurs des personnes qui ne votent pas sont plus pauvres ou plus jeunes que celles qui votent. Ceux qui votent sont aussi plus religieux et plus conservateurs que ceux qui ne votent pas.
En fait, ce serait le comble de blâmer les individus. Les Canadiens sont dépourvus de choix, désabusés par leur expérience, et certains de nous souffrons d’une forme du syndrome de victime d’abus. Tsé, où suite à nos expériences avec l’autre, on développe « une soumission et ou une apathie qui mine notre estime de soi et amoindrit notre capacité de jugement ». Je pense exagérer seulement un peu.
Ce qui me préoccupe même plus est la possibilité que certains de nous sommes sujets à une forme de syndrome de Stockholm, tsé, où des otages développent une empathie ou prennent la défense de leur ravisseur ou geôlier. Parce qu’il devient apparent que des personnes de la classe moyenne ou pauvre appuient les politiques conservatrices (du parti Conservateur et des autres).
Pourquoi est-ce que des personnes à revenu moyen ou faible appuieraient des politiciens et les partis qui ne veulent que réduire les impôts et démanteler les institutions et les services qui ont créé le niveau de vie canadien dont ces classes ont bénéficié, si ce n’est qu’elles s’identifient aux riches ?
Je cherche à comprendre pourquoi les pauvres votent contre leurs intérêts, pourquoi une certaine partie de la classe moyenne vote à droite. Mes lectures sont à date très insatisfaisantes. Une réflexion que je poursuis, qui me poursuit…
Les essais et les théories sortant des États-Unis sont point très transposables ailleurs, non plus celles de France. Mais un livre lu récemment, titré en français ‘Pourquoi les pauvres votent à droite’, de Thomas Frank (traduction de son livre paru en 2004, ‘What’s the matter with Kansas : How conservatives won the heart of America’), a des idées intéressantes.
Premièrement de la préface par Serge Halimi dans l’édition en français :
« L’insécurité économique déchaînée par le nouveau capitalisme a conduit une partie du prolétariat et des classes moyennes à rechercher la sécurité ailleurs, dans un univers ‘moral’ qui lui, ne bougerait pas trop, voire qui réhabiliterait des comportement anciens, plus familiers… C’est là une vieille recette de la droite : pour ne pas avoir à s’étendre sur la question des intérêts (économiques) – ce qui est sage quand on défend ceux d’une minorité de la population -, il faut se montrer intarissable sur le thème des valeurs, des postures : ordre, autorité, travail, mérite, moralité, famille… »
« Le succès de la droite en terrain populaire ne s’explique pas uniquement par la pugnacité ou par le talent de ses porte-parole. Aux États-Unis, comme en France, elle profita de transformations sociologiques et anthropologiques, en particulier d’un affaiblissement des collectifs ouvriers et militants qui a conduit nombre d’électeurs aux revenus modestes à vivre leur rapport à la politique et à la société; sur un mode plus individualiste, plus calculateur. Le discours du « choix », du « mérite », de la « valeur travail » les a ciblés. Ils veulent choisir (leur école, leur quartier) pour ne pas devoir subir ce qu’il y a de pire ; ils estiment avoir du mérite et n’en être pas récompensés ; ils travaillent dur et gagnent peu, guère plus, estiment-ils, que les chômeurs et les immigrés. Les privilèges des riches leurs semblent tellement inaccessibles qu’ils ne les concernent plus. À leurs yeux, la ligne de fracture économique passe moins entre privilégiés et pauvres, capitalistes et ouvriers, davantage entre salariés et « assistés », Blancs et « minorités’, travailleurs et fraudeurs… »
L’auteur Thomas Frank, parlant de la situation au Kansas et aux États-Unis, vers 2004 :
« Les Démocrates ne s’adressent plus aux perdants du système de libre marché, qui est de plus en plus brutal et plus arrogant chaque jour… La stratégie politique des Démocrates consiste à se contenter de croire que les gens savent exactement où se situent leurs intérêts économiques et qu’ils agiront quasi instinctivement en conséquence… Mais l’erreur fatidique des Démocrates est que les gens ne comprennent généralement pas spontanément la situation dans laquelle ils se trouvent. Ils ne connaissent pas forcément les choix disponibles pour passer à l’action, les organisations auxquells ils devraient adhérer ni les raisons pour lesquelles ils devraient se battre. Le libéralisme n’est pas une force kharmique qui viendrait faire contrepoids au monde des affaires lorsque ce dernier va trop loin. C’est une création des hommes aussi sujette aux revers et aux défaites que n’importe quelle autre. Prenons notre système de sécurité sociale, notre fiscalité, les règlementations et l’assurance sociale qui sont en permanence visée par la réaction. La sécurité sociale, les services alimentaires et médicaux, comme tout le reste, ne sont pas sortis par magie du sol pour pallier les excès évidents du système de laisser-faire. Non, ce sont les produits de décennies de militantisme, de luttes sanglantes entre grévistes et milices de l’État, de mobilisation, d’information et d’activisme ingrat.
On trouve dans la pratique électorale des travailleurs syndiqués une illustration encore plus claire de l’importance des organisations dans les choix de vote. En 2000, l’électeur blanc moyen de sexe masculin a choisi GW Bush à une majorité confortable. Les électeurs blancs syndiqués ont, de leur côté, voté majoritairement pour Al Gore. On constate le même phénomène quelle que soit la catégorie démographique choisie : femmes, détenteurs d’armes à feu, retraités, etc. Quand ils sont syndiqués, tous penchent à gauche. Et c’est vrai même quand les électeurs syndiqués en question ont peu de contact avec les dirigeants de leurs organisations. Le simple fait d’être syndiqué influe à l’évidence sur la manière dont on considère la politiqu3e et semble vacciner contre la maladie réactionnaire. Dans ce cadre, la question des valeurs n’a guère d’importance alors que l’économie, les soins médicaux et l’enseignement sont les questions fondamentales… »

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Un commentaire

  1. Noella Richard

    Ne pas voter, ça n’existe pas. Quand on n’exerce pas son droit de vote, on donne deux votes à celui qui vote contre nos intérêts.

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