Juchés sur les épaules d’un géant

« Si un individu laissé à lui-même sur une île déserte est incapable de produire un bien donné, alors il ne mérite pas entièrement les bénéfices qu’il peut en retirer sur le marché. »
C’est une citation d’un livre récemment lu qui était de ceux qu’en lisant, on regrette ne pas l’avoir lu plus tôt, et qu’aussitôt terminé, on veut le faire lire par certaines personnes si pas tout le monde. Dans ce cas, il s’agit du livre « La juste part – Repenser les inégalités, la richesse et la fabrication des grille-pains », de David Robichaud et Patrick Turmel, deux philosophes qui en moins de 100 pages, présentent une analyse de ce qui est juste dans la distribution de la richesse et des impôts dans une société avancée, avec un œil sur les libertés individuelles.
Les philosophes devraient se faire entendre plus souvent sur nos questions d’actualité. Si la politique est trop importante pour la laisser aux politiciens, il est ici démontré que l’économie est trop importante pour n’écouter que les économistes sur le sujet. (Il faut admettre que certains économistes ont des interventions semblables, bien que souvent livrées de façon moins compréhensibles).
« Dès notre naissance, nous baignons dans une tradition culturelle qui dépend notamment d’une adaptation à un environnement physique et sociopolitique et a répondu à des besoins collectifs. Nous profitons aussi des connaissances et du savoir-faire des générations passées. Bref, une multitude d’instruments physiques (comme une lance ou un ordinateur) ou symboliques (comme le langage ou la morale) ont permis de rendre la vie individuelle et sociale plus facile, confortable et efficace, et déterminent le genre de civilisation dans laquelle nous vivons et les possibilités qu’elle nous offre. »
Dans un monde où on est censé croire que la seule action possible des gouvernements est de réduire l’impôt des riches (c’est supposément la seule condition sous laquelle ils continueront de jouer avec nous), et les services à la collectivité, il est bon de se rappeler l’apport de cette collectivité et que « la valeur marchande de tous les biens, services ou idées dans les sociétés modernes avancées a une dimension radicalement collective, et ne peut être entièrement attribuée au mérite, aux talents ou aux efforts d’individus ».
Je me permets plusieurs extraits mais encourage la lecture du bouquin au complet. Ce qu’il faut faire pour comprendre la référence aux grille-pains dans le titre.
« Nous sommes portés à concevoir les inventions ‘techniques et technologiques’ du passé comme responsables de notre niveau de confort matériel. Mais nous devons aussi témoigner notre reconnaissance aux inventions normatives (courtoisie,… législation, non-violence dans la résolution des conflits) qui représentent des stratégies qui profitent à tous. Nous devons aussi, finalement, remercier chaque individu qui a accepté de se contraindre par ces stratégies collectives, rendant ainsi possible la complexe division du travail de laquelle toute production dépend. Sans nourriture disponible aisément, sans sentiment de sécurité assuré par le respect de certains droits individuels, parions que De Vinci, Edison, Nobel et autres grands responsables de notre confort matériel auraient passé lus de temps à inventer des méthodes de culture potagère et des pièges contre les voleurs.
« …Même les génies créateurs n’ont pu innover que dans la mesure où ils profitaient de cette vue du monde « juchés sur les épaules d’un géant ». Ce géant, c’est la tradition culturelle cumulative et son incarnation dans la population et les institutions formant la communauté dans laquelle ils ont vu le jour. »
« Dans son ouvrage Les prodiges, Malcolm Gladwell présente des cas ou des circonstances particulières expliquent comment certains individus se sont hissés au sommet dans leur domaine respectif. Ce qui explique, par exemple, que l’on retrouve une proportion invraisemblable d’Américains nés entre 1831 et 1840 sur la liste des 100 plus grandes fortunes de l’histoire du monde, ou qu’un nombre tout aussi invraisemblable de milliardaires de l’informatiq1ue soient nés entre 1953 et 1956. »
« Qu’est-ce que ces années ont de particulier? D’abord, le plus important essor économique que le monde ait connu est survenu aux États-Unis entre 1860 et 187. Mais pour en profiter pleinement en 1860, il fallait être assez vieux pour être dans les affaires ou être sur le point de s’y lancer, mais assez jeune pour ne pas déjà être engagé dans une carrière confortable qui nous aurait rendu inattentif … »
« Dans le même ordre d’idées, pour profiter de l’explosion informatique causée par l’apparition de l’ordinateur personnel, il fallait être disponible et compétent en janvier 1975. Si vous étiez trop jeune ou insuffisamment compétent, les quelques années nécessaires pour terminer votre formation allaient faire en sorte que vous accuseriez un retard irréparable sur les Bill Gates, Steve Jobs… Gladwell conclut que ce que ces individus ont accompli est spectaculaire, mais que ‘leur réussite ne leur revenait pas entièrement. Elle était le produit du monde dans lequel ils avaient grandi’. »
« Pour réussir sur le plan économique, il est sans aucun doute avantageux de profiter d’une certaine intelligence, d’être vaillant, créatif ou discipliné. Ce qui est contestable est que ceux qui réussissent le mieux …le doivent entièrement à ces qualités. Car si ces qualités sont importantes, à partir d’un certain seuil, elles ont une incidence à peu près nulle sur le succès individuel. Il faut plutôt se tourner vers le contexte où les circonstances dans lesquelles sont placées les individus peuvent expliquer ou prédire leur succès. Et des circonstances favorables, surtout lorsqu’elles surviennent tôt dans la vie, peuvent faire une différence énorme dans le parcours global d’un individu. »
« … Qu’est-ce recevoir sa juste part? Les contributions économiques peuvent être inégales d’une personne à une autre et justifier des attentes différentes. Les contributions au maintien de la vie sociale et économique sous forme de respect des normes sont beaucoup mieux réparties, mais nous avons tendance à les ignorer lorsqu’il est question de la redistribution des richesses. … Il est très difficile de départager la part de chacun dans la production globale des richesses sociales, et nous ne pouvons compter sur le marché pour ce faire. Il faut donc collectivement intervenir de façon qu’il y ait reconnaissance de ces contributions dans l’allocation de la richesse. La coopération sociale est à l’avantage de tous. Aucune vie sociale ou production la moindrement substantielle ne serait possible sans elle, et donc sans l’ensemble de ces contributions individuelles. Cette coopération n’est rendue possible que par la volonté de chacun de remplir ses obligations, ce qui doit être reconnu par une distribution juste et équitable des fardeaux et des bénéfices de la coopération. »
« La défense nationale et les services de police et d’incendie, le système juridique, le système d’éducation, les routes et les transports publics, la promotion et la diffusion de la culture et toute une série d’assurances , comme… l’assurance santé, l’assurance emploi et les régimes de pension, sont des domaines ou l’État produit de meilleurs résultats que le marché. Mais afin de fournir tous ces biens et services, l’État doit générer des revenus… »

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